Pourquoi Mario Draghi n’a jamais été aussi clair sur ce qu’allait faire la BCE

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Par Jean-Paul Betbèze Publié le 8 avril 2014 à 2h02

Mario Draghi a été plus clair que jamais sur ce qu'il allait faire : soutenir la croissance en aidant à financer les nouveaux crédits aux PME. Pourquoi donc cette plus grande clarté ? Pour trois raisons.

La première est qu'il n'a plus le choix. La déflation menace. Son discours traditionnel : « nous ne sommes pas en déflation et ferons tout pour l'éviter » va être testé dans le ou les deux mois qui viennent. Le risque d'inflation zéro est proche. La hausse des prix s'inscrit en effet à 0,5 % sur un an en mars pour la zone euro, contre 0,7 % en février et 0,8 % en décembre 2013 et janvier 2014.

Compte tenu de cette décélération, de l'inertie de l'indice et plus encore de l'incertitude qui pèse sur sa mesure (aux alentours de 0,2 % en plus en en moins), nous allons - si rien ne change - vers 0 % dans un ou deux mois. La crédibilité de la BCE est en jeu, même si elle continue de répéter que les anticipations de prix sont « bien ancrées à 2 % à moyen terme ». Autrement dit les marchés financiers, mais aussi les entrepreneurs et les ménages, pensent toujours que l'inflation sera bientôt à 2 %, même si ce « bientôt » prendra deux à trois ans à se vérifier. Mais la crédibilité s'use si on s'en sert trop ! C'est bien pourquoi Mario Draghi s'est lancé dans un luxe de détails pour expliquer les chiffres d'inflation actuels et ceux qu'il attendait, en prenant en compte l'effet « Fêtes de Pâques ». Effet qui pourrait faire repartir l'inflation dans un court délai. Du jamais vu de précision ! Elle trahit la pression sous laquelle Mario Draghi se trouve.

La deuxième raison est qu'il a désormais les coudées franches pour agir. L'intervention du Président de la Buba déclarant il y a peu qu'il n'était pas hostile à des mesures exceptionnelles de soutien à l'économie, si celles-ci ne sont pas des financements des Etats (interdites par les traités de la zone euro et menées par la Fed) lui laisse la possibilité d'agir pour financer les PME. Car les PME, c'est 70 % de la valeur ajoutée et de l'emploi en zone euro, et ce ne sont pas des Etats en déficit !

La troisième raison est que le canal d'intervention est prêt : c'est le canal du crédit bancaire, pour aider aux nouveaux crédits aux PME. Il ne s'agit pas, à tout le moins pas seulement, de baisser les taux d'intérêt à court terme pour faire baisser les conditions de crédit (et rien ne dit que les banques vont le faire, surtout celles d'Espagne et d'Italie) ou encore d'instaurer des taux négatifs sur les réserves pour pousser les banques à garder moins de réserves et accorder plus de crédits (car rien ne dit non plus qu'elles vont le faire). Il s'agit plutôt de faire en sorte que la BCE refinance plus largement les nouveaux crédits bancaires aux PME. C'est bien pourquoi Mario Draghi a tant insisté sur les « anciens crédits », ceux dont il s'agit de vérifier la qualité dans le cadre de la revue des bilans bancaires, par rapport aux « nouveaux crédits », plus sains, en expansion et porteurs d'avenir. Ces « nouveaux crédits », à refinancer avec des taux éventuellement plus bas et sûrement des conditions plus favorables, ce sont « les mesures non conventionnelles qui entrent dans le mandat de la BCE ». Ils pourront, ensuite, être mieux titrisées. Là encore, Mario Draghi a indiqué qu'il souhaitait que les normes prudentielles évoluent pour faire la différence entre les titrisations simples, dont les taux de défaut varient entre 1 % et 2%, et les titrisations structurées, où les taux de défaut varient entre 16 % et 18 %.

Au fond, Mario Draghi a dit :

• je (plus précisément le Conseil des gouverneurs) me(se) donne encore un mois pour obtenir de meilleurs chiffres d'inflation.

• Si la situation devient moins inflationniste encore, des achats de nouveaux crédits aux PME seront décidés, éventuellement avec une baisse des taux pour appuyer le mouvement et frapper les esprits.

• De toute manière, dès que nous y verrons plus clair sur les banques de la zone, nous allons lancer ce programme de refinancement des nouveaux crédits et pousser à changer la législation pour favoriser la titrisation de crédits de PME simples, non structurés.

C'est bien pourquoi l'euro a baissé : parce que les marchés financiers ont compris que l'euro n'était pas seulement une monnaie de réserve comme le Franc suisse, mais aussi une monnaie de croissance. Une monnaie qui entendait, elle aussi, organiser sa baisse avec des taux nominaux plus bas et une inflation plus forte, comme le dollar. Un euro qui envisage de diminuer ainsi sa rémunération réelle est donc moins attirant, et soutient la croissance.

Pour le moment, ce ne sont que des mots, pourra-t-on dire. Mais ils n'ont jamais été aussi clairs, et aussi contraignants pour celui qui les a prononcés. Il devra donc agir. Il le fera.

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Jean-Paul Betbèze est PDG de Betbèze Conseil, membre de la Commission Economique de la Nation et du Bureau du Conseil national de l'information statistique (France), du Cercle des économistes et Président du Comité scientifique de la Fondation Robert Schumann. Professeur d'Université (Agrégé des Facultés, Professeur à Paris Panthéon-Assas), il a été auparavant chef économiste de banque (Chef économiste du Crédit Lyonnais puis Chef économiste & Directeur des Etudes Economiques, Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA) et membre pendant six ans du Conseil d'Analyse économique auprès du Premier ministre. Il est l'auteur des ouvrages suivants:· "Si ça nous arrivait demain..." aux éditions Plon, Collection Tribune Libre· "2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France" aux Editions PUF, 2012.. "Quelles réformes pour sauver l'Etat ?" avec Benoît Coeuré aux Editions PUF, 2011.. "Les 100 mots de l'Europe" avec Jean-Dominique Giuliani aux Editions PUF, 2O11. "Les 100 mots de la Chine" avec André Chieng aux Editions PUF, 2010. Son site : www.betbezeconseil.com

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