Opinion : GAFA et assurance ? De quoi Cdiscount est-il le nom ?

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Par Philippe Get Modifié le 3 mai 2019 à 14h41
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L’incursion tant redoutée des GAFA (les très grandes entreprises technologiques américaines, Google, Apple, Facebook, Amazon) dans l’économie réelle se produit-elle sous nos yeux ? Si les mastodontes du numérique semblent pour l’instant se borner à stabiliser leurs modèles d’affaires digitaux et de faire parler d’eux dans des applications de recherche futuristes, comme par exemple les voitures autonomes, ces derniers ne néglige pas la conquête de pans de l’économie par des projets impactant notre environnement et notre mode de vie.

Le 23 avril dernier, le groupe Casino a annoncé l’approfondissement de son partenariat avec le géant américain de la vente en ligne : via ses enseignes de proximité Monoprix, le groupe français permettra aux clients d’Amazon de retirer leurs achats depuis des casiers prévus à cet effet, tandis que la plate-forme distribuera les produits de son partenaire[1]. Ce partenariat confirme des prévisions de longue date quant à l’extension de l’activité d’Amazon au commerce physique[2], et pourrait bien ouvrir une nouvelle ère dans l’histoire des habitudes de consommation des Français, mais aussi dans celle de leur environnement urbain. Si les centres-villes résistent plus ou moins bien de la concurrence asphyxiante des hypermarchés[3] (à la faveur du déclin relatif de ceux-ci[4]), la colonisation de l’espace par l’installation de grandes multinationales n’y est pas nécessairement une de bonne nouvelle[5].

Toutefois, c’est un tout autre secteur que l’appétit des géants[6] pourrait menacer. Le 10 avril dernier, le site français de vente en ligne Cdiscount et la mutuelle Ociane Matmut ont annoncé la distribution par le premier de produits d’assurance santé complémentaire à prix cassés (jusqu’à 20 % d’économies par rapport à des contrats aux garanties classiques)[7]. Si ce partenariat reste pour l’instant purement français, il pourrait présager d’une diversification agressive des activités des multinationales du numérique, et par-dessus interroge sur l’évolution du secteur sensible qu’est l’assurance santé.

Au premier rang de ces questions figure celle de la méthode employée. La mise en concurrence directe de plates-formes numériques avec des acteurs traditionnels (commerce de détail, transport routier de personnes[8]) s’est soldée par une perte de subside de ces derniers. Les effets sociaux de l’ubérisation de la protection sociale pourraient dépasser de loin ce seul secteur.

Peut-on, en effet, brader l’assurance ? Par définition, celle-ci reposer sur la mutualisation, c’est-à-dire de la répartition des conséquences du risque individuel à l’échelle d’une population. Or, c’est bien la définition de cette population ici qui pose problème. Le caractère probabiliste de l’activité assurantielle mutualiste implique que, sur un laps de temps, les individus présentant le moins de risques financent les dépenses (de santé le cas échéant) des individus les plus à risque.

En proposant une offre à prix réduit qui concentrera mécaniquement une population plus exposée aux risques sanitaire[9], Matmut et Cdiscount mettent en péril le principe de mutualisation et jouent avec le risque inhérent à l’activité d’assurance, que des normes prudentielles toujours plus strictes et nombreuses s’attachent à limiter depuis vingt ans[10][11]. Si ce genre de partenariat devait s’étendre à l’assurance prévoyance, qui couvre des risques bien plus lourds tels que le décès, l’incapacité et l’invalidité, le danger de mettre cette activité entre les mains d’acteurs nouveaux et inexpérimentés serait d’autant plus aigu.

Au-delà du risque intrinsèque à l’assurance, c’est le devoir de conseil qui incombe à toute activité financière qui est ici remis en cause. Derrière l’intention affichée par Matmut – qui vante par ailleurs son appartenance à la « famille mutualiste »[12] – et Cdiscount de promouvoir l’accès aux soins des plus défavorisés se cache le risque de leurrer ces ménages sur l’incidence budgétaire réelle de ce type d’offre. Les dépenses contraintes ou pré-engagées accaparent en effet plus de 60% du revenu disponible des ménages pauvres, dont 5% pour l’assurance santé[13]. Ces profils seront donc particulièrement sensibles au prix, et par conséquent moins enclin à payer davantage pour une couverture mieux adaptée à leurs risques réels. Avec le récent refus du Sénat de permettre la résiliation instantanée des contrats de complémentaire santé[14], la facilité de souscription permise par le numérique bénéficie de fait à l’assureur plutôt qu’à l’assuré.

Le type d’offre initié par Ociane Matmut – Cdiscount esquisse les contours d’un marché de l’assurance profondément dichotomique, polarisé par le dumping.

Il ne s’agit bien sûr pas d’absoudre totalement les assureurs traditionnels ; le manque de clarté de leurs garanties, des hausses de tarifs mal justifiées et des services de gestion parfois défaillants ont leur part de responsabilité dans le désir des jeunes générations de voir apparaître de nouvelles offres d’assurance proposées par les grands acteurs du numérique[15]. Ceux-ci peuvent se réjouir : Cdiscount et Matmut leur ont montré qu’il suffisait d’oser.

Pour autant, si les GAFA ont montré qu’ils étaient capables de prouesses en matière d’optimisation des processus à grande échelle, il leur reste encore à acquérir le sens moral nécessaire à une activité à dimension sociale forte comme l’assurance de personnes. Facebook s’est déjà fait remarquer par l’emploi de critères contestables (race, sexe, orientation sexuelle) dans ses annonces publicitaires[16] ; attendons de voir quelles seront les prouesses des GAFA en matière d’évaluation du risque santé.

Cdiscount et Matmut prétendaient perfectionner l’assurance santé en la rendant accessible à tous. L’on souhaitera au premier de se souvenir qu’on ne protège pas les individus comme on vend des camescopes en solde, et au second que c’est d’abord dans son métier qu’il peut servir ses assurés.


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