La Réunion : La NRL est-elle la bonne réponse à la crise économique locale ?

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Par Michel Delapierre Modifié le 13 décembre 2022 à 20h41

Pour répondre à la crise et assurer la paix sociale à la Réunion, l’Etat et la Région investissent (trop) vite. La réponse de l’Etat et du Conseil Régional de la Réunion pour résoudre la crise économique et sociale de l’île se résume en trois lettres : NRL, Nouvelle Route du Littoral. Le projet, chiffré à plus de 1,66 milliard d’euros, a été entériné en octobre 2010 par la signature des Accords de Matignon 2.

Il s’agit tout simplement du plus grand contrat de travaux publics à l’heure actuelle en France. Un ouvrage colossal qui prévoit la construction d'une digue de 6,9 km et d’un viaduc en mer de 5,3 km, l’ensemble reliant la capitale de l’île Saint Denis à la commune de La Possession à l’ouest, l’un de ses principaux centres économiques. Depuis cette signature, l’Etat et la Région sont engagés dans une course contre la montre. Pour redonner un souffle économique à l’île, ils veulent aller vite, très vite. Une accélération dénoncée par les élus de l’opposition qui accusent la Région de vouloir masquer des problèmes écologiques, de coûts et de financement. Ce mégaprojet fait, selon eux, courir l’île vers un précipice financier.

La NRL déclarée d'intérêt public

A la Région, on répond que tous les coûts sont maîtrisés comme le démontre une hausse de l’implication financière de la collectivité passant de 669 à 729 millions. On rappelle également que les engagements financiers de l’Etat, notamment de la Caisse des Dépôts et Consignation, et de l’Europe sont sans ambiguïtés. Pas suffisant, rétorquent l’opposition et les associations. Du côté de l’Etat, il semble en effet n’y avoir aucun doute puisque le projet NRL a été déclaré d’utilité publique par le Préfet en mars 2012. La Région a lancé son appel d’offres en décembre 2012 et la remise des offres a été fixée au 25 juin 2013. Un calendrier serré pour les entreprises candidates qui n’ont eu que six mois pour ficeler un dossier d’une grande complexité technique. En compétition, Bouygues et Vinci, alliés pour l'occasion, et le groupe Eiffage.

Dans sa volonté d’avancer à grande vitesse, la Région n’a rien laissé au hasard et s’est assurée les conseils d’un leader mondial dans le domaine de l’ingénierie, la société Egis. Un choix de maître d’œuvre habile à plusieurs titres. En effet, Egis est une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations, donc bien connue de l’un des financeurs du projet. D’autre part, Egis est habituée aux grands projets comme la NRL. La société travaille déjà sur les chantiers de l’EPR de Flamanville et du nouveau Ministère de la Défense menés par le groupe Bouygues ainsi que sur la Ligne Grande Vitesse Tours Bordeaux gérée par le groupe Vinci. Sur la NRL, l’Etat et la Région travaillent main dans la main comme le démontre les diverses dérogations officielles promptement accordées par la Préfecture.

Malgré les avis négatifs émis sur le projet par le Conseil National de Protection de la Nature (CNPN), l’accord de la police de l’eau et l’autorisation d’utilisation du domaine public maritime, ne semblent avoir été que de simples formalités administratives. Entre temps, tous les accords de financements au niveau régional, national et européen ont été finalisés. Le projet a donc été rondement mené et le 15 octobre dernier, Egis a remis son analyse des offres à la collectivité. Les deux principaux lots ont été attribués au groupement Bouygues/Vinci. L’affaire semblait alors bouclée. Toutefois, le groupement perdant mené par Eiffage Travaux Publics, a immédiatement déposé un recours contre cette décision, critiquant une situation anti concurrentielle créée par le duopole Bouygues Vinci sur l’île, un examen des offres par l’adjudicateur peu approfondi et une insuffisance des motivations du rejet. Les associations contre le projet NRL et les élus de l’opposition au sein de l’Alliance proche de l’ancienne majorité de Paul Vergès, ont également fait part de leurs doutes sur la façon dont cet appel d’offres s’est déroulé.

Une procédure d'appel d'offres particulière

La encore, il semble que la Région ait été très pressée. En effet, les membres de l’Alliance siégeant à la commission d’appel d’offres n’auraient pas eu accès au dossier avant la séance. Ils n’auraient bénéficié que de trois heures pour examiner le rapport d’Egis constitué de deux analyses de 200 pages chacune, la décision portant sur les deux principaux lots pour 1,2 milliard d'euros de travaux. Enfin, aucune synthèse des travaux ne leur aurait été communiquée. La majorité régionale justifie cette procédure par la nécessité de protéger des secrets commerciaux. Une explication qui ne convainc pas les élus de l’Alliance. Du côté des associations comme l’ATR (Alternative Transport Réunion), on dénonce des coûts masqués. La NRL coutera beaucoup plus que les 1,66 milliard d’euros annoncés. En effet, au delà de l’indexation normale des prix, tous les aléas pouvant retarder la construction de l’ouvrage seront à la charge unique de la Région, la NRL n’étant plus sous compétence de l’Etat. Or, poursuit l’association, ces coûts additionnels sont inéluctables car des incidents techniques ou météorologiques auront nécessairement lieu durant les six années de construction. Il y a ensuite la problématique de l’approvisionnement en matériaux (granulats et ciments).

Le dossier défendu par la Région et le groupement Bouygues/Vinci prévoit divers sites d’extraction (carrières) sur l’île. Selon l’ATR, les besoins en matériaux sur ce projet sont tels que les ressources insulaires ne pourront suffirent et il faudra en importer. Ce qui signifie des coûts supplémentaires que personne n’a pour l’instant chiffré. Le Collectif pour la Protection de la Ravine des Lataniers, où doit être installée l’une des principales carrières pour le projet, dénonce de son côté des études d’impact écologique non conformes car n’incluant pas l’impact de l’extraction des travaux. Par ailleurs, le Collectif indique que la Ravine des Lataniers fait partie des zones protégées et n’est pas inscrite au Schéma Départemental des Carrières. Pour que le projet de la Région puisse voir le jour, il faudra donc modifier ce schéma. Sur ce point, la bataille avec la Région ne fait que commencer.

Un chantier qui risque de coûter bien plus cher que la somme prévue

Le Collectif Non à la NRL rappelle enfin que la Région doit encore obtenir une dérogation de la part de l’Etat concernant certaines espèces marines protégées. Malgré les avis négatifs du CNPN, le gouvernement actuel par la voix du Ministre de l’Outre Mer Victorin Lurel, s’est engagé à signer ces dérogations. La décision appartient toutefois au Ministère de l’Environnement. Si jamais ces dérogations n’étaient pas obtenues, le projet devrait être reconfiguré sur sa partie digues et les coûts additionnels seraient proche de 200 millions d’euros. Pour toutes ces raisons, les élus de l’Alliance et les associations réclament au Préfet la mise en place d’une mission d’évaluation économique et financière. Leur demande est pour l’instant restée lettre morte. Il ne faut pas perdre de temps.

Pourtant, sur d’autres sujets, les promoteurs de la NRL semblent parfois moins pressés. En effet, la société Tram’Tiss, groupement mené par Bouygues Travaux Publics sur le projet de route défendu par l’ancienne majorité régionale, a fait un recours contre la Région en janvier 2012 concernant l’annulation dudit projet. Le groupement réclame près de 200 millions d’euros à la Région. Depuis maintenant presque deux ans, ce dossier est toujours en instruction au Tribunal Administratif de Saint Denis et plane comme une épée de Damoclès sur les finances de la Région. Cela a-t-il pesé dans les décisions touchant à la NRL ? La question est légitime.

Malgré les critiques et les zones d’ombres, malgré des dérogations toujours à l’étude, malgré la procédure d’appel que l’Alliance va engager auprès du tribunal de Bordeaux et le recours d’Eiffage Travaux Publics, la Région avance et continue même d’accélérer puisqu’une conférence de presse pour valider la NRL a eu lieu mercredi 6 novembre 2013 encore sur le sujet. La frustration du côté des opposants est palpable. Un mélange de révolte face à des décisions qui se prennent à la va-vite sans eux et de cynisme résigné face à des intérêts qui semblent parfois avancer masqués.

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Reporter à Economie Matin depuis 2015 / Economie / International / Utilities / Transition Energétique / Finance / Enquêtes /  Contact: mdelapierre@economiematin.fr

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