Travail des enfants : pourquoi les chiffres officiels sous-estiment la réalité

Près de 138 millions d’enfants sont officiellement recensés dans le travail des enfants à travers le monde. Pourtant, si l’on intègre le travail domestique accompli au sein des familles, ce phénomène serait jusqu’à trois fois plus important. Derrière les statistiques internationales se cache une réalité largement invisibilisée, qui touche particulièrement les filles.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 25 février 2026 9h49
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17%17% des enfants entre 5 et 11 ans travailleraient dans le monde.

En février 2026, la revue Population & Sociétés de l’Institut national d’études démographiques (Ined) publie une analyse approfondie des dernières estimations mondiales du travail des enfants. Selon le rapport conjoint de l’Organisation internationale du travail et de l’Unicef publié en 2025, 137,6 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans sont astreints au travail en 2024, soit 7,8 % des enfants dans le monde.

Le travail des enfants mesuré par l’OIT : une définition restrictive

Ce chiffre marque un recul significatif par rapport à 2008, où 215,2 millions d’enfants étaient concernés, toujours selon l’OIT et l’Unicef. Toutefois, malgré cette baisse, l’objectif d’éradication du travail des enfants fixé pour 2025 dans le cadre des Objectifs de développement durable des Nations unies n’a pas été atteint, rappelle la revue de l’Ined.

La définition retenue par l’OIT est précise. Le travail des enfants correspond aux activités économiques que les mineurs sont « trop jeunes pour effectuer » ou qui « sont susceptibles de nuire à leur santé, à leur sécurité ou à leur moralité », selon la définition citée dans Population & Sociétés. Concrètement, un enfant est comptabilisé s’il dépasse un seuil horaire d’activités économiques : au moins une heure par semaine entre 5 et 11 ans, 14 heures entre 12 et 14 ans, et 43 heures entre 15 et 17 ans.

En outre, le travail dangereux – exposition à des produits toxiques, à des températures extrêmes ou à des secteurs comme la construction et l’exploitation minière – est inclus indépendamment du nombre d’heures. Les « pires formes » telles que l’esclavage, l’exploitation sexuelle ou l’enrôlement d’enfants soldats représenteraient moins de 5 % des enfants astreints au travail, selon des estimations de l’OIT rappelées par la revue. Pourtant, cette architecture statistique laisse de côté une part massive des activités productives des enfants.

Travail des enfants et travail domestique : un angle mort des statistiques internationales

Les estimations mondiales publiées par l’OIT et l’Unicef reposent exclusivement sur le travail économique, c’est-à-dire la production de biens ou de services destinés au marché. Or, souligne Population & Sociétés (février 2026), une part importante des activités des enfants relève du travail « non économique », en particulier du travail domestique réalisé pour la famille.

Ce travail domestique comprend la collecte d’eau ou de bois, le ménage, la préparation des repas, mais aussi la garde des jeunes enfants ou l’assistance aux personnes âgées. Autrement dit, des tâches indispensables au fonctionnement du foyer, souvent chronophages, et socialement considérées comme « normales ».

Pour mesurer cette réalité, les auteurs s’appuient sur la base de données CLD-Ined, qui rassemble 208 enquêtes menées dans 90 pays entre 2000 et 2023, principalement issues des enquêtes MICS de l’Unicef. Ces données montrent que, chez les enfants de 5 à 14 ans, la participation aux tâches ménagères est nettement plus répandue que le travail économique.

L’exemple du Tchad, présenté dans la revue, est éclairant. En 2019, 41 % des filles de 5 à 14 ans participaient à des activités économiques et y consacraient en moyenne 11 heures par semaine. En revanche, 82 % participaient aux tâches ménagères et y consacraient en moyenne 21 heures hebdomadaires. Dans ce cas précis, le volume horaire domestique est presque deux fois supérieur au travail économique.

Ainsi, ce qui n’est pas compté dans les statistiques internationales représente parfois la part la plus lourde du temps de travail des enfants.

Un travail des enfants trois fois plus élevé si l’on change la définition

Les Nations unies ont tenté d’élargir la mesure du phénomène dans le cadre du suivi des Objectifs de développement durable. L’indicateur additionne les enfants dépassant les seuils horaires du travail économique fixés par l’OIT et ceux, âgés de 5 à 14 ans, qui consacrent plus de 21 heures par semaine aux tâches ménagères, rappelle Population & Sociétés.

Cependant, ce seuil de 21 heures est jugé très élevé par les auteurs. Ils donnent un exemple frappant : « un enfant de 10 ans qui aide une heure par semaine dans la ferme familiale sera comptabilisé dans le travail des enfants, tandis qu’il ne le sera pas s’il consacre 20 heures par semaine au ménage, à la préparation des repas ou à la garde de ses frères et sœurs ».

Lorsque l’on applique ce seuil de 21 heures, la proportion d’enfants de 5 à 11 ans en situation de travail passe de 15 % à 17 %, selon les résultats issus de 55 enquêtes MICS menées entre 2017 et 2023, cités par la revue. Mais si l’on adopte des seuils identiques à ceux du travail économique pour les tâches ménagères, le constat change radicalement : le travail des enfants de 5 à 17 ans devient trois fois plus important que dans l’indicateur classique.

Ce choix méthodologique n’est pas neutre. « La définition du travail des enfants est capitale : elle détermine qui est compté et reconnu, ainsi que la façon dont les politiques publiques et les programmes d’intervention protègent les enfants », rappellent les auteurs. Ce débat statistique est donc éminemment politique.

Les filles travaillent plus que les garçons

L’invisibilisation du travail domestique a un effet direct sur la lecture des inégalités de genre. Officiellement, 55,5 % des enfants astreints au travail économique sont des garçons, selon l’OIT et l’Unicef, cités par Population & Sociétés. Toutefois, lorsque les tâches ménagères sont intégrées avec des seuils comparables, la participation des filles devient supérieure à celle des garçons, indiquent les données CLD-Ined.

Les filles consacrent en moyenne davantage d’heures aux tâches domestiques, tandis que les garçons sont plus présents dans le travail économique, souligne la revue. Ce déséquilibre structurel pèse sur la scolarité, la santé et les trajectoires professionnelles futures, notamment dans les régions les plus pauvres.

L’Organisation internationale du travail reconnaît la nécessité de définir des seuils hebdomadaires excessifs pour les tâches ménagères, rappellent les auteurs en citant des travaux de l’OIT dans Population & Sociétés. Toutefois, aucun consensus international n’existe sur la frontière entre participation « raisonnable » à la vie familiale et exploitation. Le débat reste ouvert. Mais une chose est certaine : en excluant le travail domestique des statistiques centrales, les chiffres mondiaux du travail des enfants ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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