Alors que le gazole franchit de nouveau le seuil psychologique des 2 euros en ce mois de mars 2026, les biocarburants E85 et B100 maintiennent une trajectoire de prix quasi linéaire. Cette exception française dans le tumulte géopolitique mondial est une revanche pour la filière des biocarburants, qui a été malmenée plusieurs fois récemment.
Carburants : pourquoi l’E85 et le B100 ignorent la flambée des prix à la pompe ?

Le totem des prix en station-service, en ce début d’année, s’affole. Le gazole affiche une envolée brutale de +10,10 % en seulement une semaine, dépassant les 2 €/l. Sur un an, la hausse pour le conducteur de Diesel atteint désormais 21,60 %. À l'inverse, le Superéthanol-E85 reste imperturbable, flirtant toujours avec les 0,80 €/l, avec une variation annuelle contenue à 3,50 %. Cette situation offre à la filière une occasion unique pour réaffirmer son utilité, après une fin d’année 2025 marquée par une pression réglementaire et militante importante.
Le pétrole, otage d'une géopolitique erratique
La flambée actuelle du sans-plomb et du gazole est le produit direct d'un contexte international sous haute tension. La guerre américaine de Trump en Iran et les incertitudes persistantes dans le détroit d'Ormuz qui y sont liées poussent le baril de Brent vers le haut. Le carburant fossile est, par définition, une énergie "subie" par l'économie française, car totalement dépendante de variables exogènes et de flux logistiques mondiaux vulnérables.
Face à cette volatilité importée, les biocarburants français opposent une résilience bienvenue pour leurs usagers. L'exception de l'E85 et du B100 réside dans leur cycle de production court. Contrairement au pétrole, dont le prix est fixé quotidiennement sur les marchés de Rotterdam, le coût du bioéthanol ou du biodiesel est régi par des contrats de filière. En mars 2026, le prix à la pompe reflète les coûts de revient des campagnes agricoles de l'année précédente (betterave, colza, céréales) et non la dernière donne géopolitique. Cette visibilité industrielle permet aux distributeurs de lisser les prix, offrant ainsi un rempart contre l'inflation.
Une filière sous pression
En début d'année, l'avenir des biocarburants semblait pourtant incertain. Le secteur a dû faire face à deux fronts simultanés. D'une part, le spectre d'une hausse de la taxation (TICPE) lors des discussions budgétaires, certains décideurs souhaitant aligner la fiscalité des solutions agricoles sur celle des énergies fossiles. D'autre part, une offensive médiatique musclée d'ONG comme Transport & Environnement (T&E). Ces critiques pointent du doigt le bilan environnemental global, accusant la production de carburants à partir de cultures de détourner des terres arables au profit des moteurs plutôt que des assiettes, tout en remettant en cause l'efficacité réelle de la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Pour les acteurs du secteur, ce procès en "concurrence alimentaire" néglige une réalité industrielle essentielle : la coproduction. Ils défendent aujourd'hui avec force l'idée que produire du carburant vert permet, de fait, de produire de l'alimentation. La transformation de la betterave, des céréales ou du colza ne génère pas que de l'énergie (E85, B100), mais aussi des volumes massifs de protéines végétales.
En fournissant des drêches, des pulpes et des tourteaux aux élevages français, la filière agit comme un levier de souveraineté alimentaire. Ce mécanisme réduit la dépendance de l'élevage national aux importations de soja transatlantique, permettant à la France d'afficher une autonomie protéique de 55 % contre 30 % pour la moyenne européenne. Sur le plan macroéconomique, la défense de ce modèle s'appuie également sur un gain de 1,5 milliard d’euros pour la balance commerciale, tout en sécurisant l'activité de 99 sites industriels et le revenu de 120 000 agriculteurs.
C’est aussi le parti que semblent prendre les Français, comme le montre le sondage OpinionWay de juin 2025. Loin des débats sur l’usage des sols, les consommateurs plébiscitent massivement (83 %) les biocarburants comme une solution immédiatement disponible pour réduire la dépendance aux énergies fossiles importées. L’adhésion populaire dépasse désormais la simple question de la décarbonation, 8 Français sur 10 estimant que l’État devrait encourager davantage la production locale pour soutenir le revenu des agriculteurs et préserver le pouvoir d'achat des ménages, certainement encore plus dans cette période inflationniste à la pompe.