Towt en dépôt de bilan : les coulisses d’une chute brutale dans le transport à voile

Le dépôt de bilan de Towt, pionnier français du transport maritime à voile, marque un tournant pour un secteur encore émergent mais stratégique dans la décarbonation du transport. Derrière cette faillite, un enchaînement de facteurs économiques, industriels et géopolitiques révèle la fragilité d’un modèle pourtant prometteur.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 3 avril 2026 7h06
Commercial,shipping.,cargo,ship,in,sea,,aerial,view.,freight,container
Towt en dépôt de bilan : les coulisses d’une chute brutale dans le transport à voile - © Economie Matin
90%L’entreprise revendiquait une réduction pouvant atteindre 90 % des émissions de CO2

Le 2 avril 2026, la société Towt, spécialisée dans le transport de marchandises à la voile, a officiellement déposé le bilan au Havre. Cette entreprise, emblématique du renouveau du cargo vélique, se retrouve aujourd’hui confrontée à une crise majeure dans un secteur pourtant porteur.

Dès ses débuts, Towt s’était positionnée sur un créneau innovant : proposer une alternative bas carbone au transport maritime classique. L’entreprise exploitait notamment deux voiliers-cargos reliant l’Europe aux Amériques, capables de transporter jusqu’à 1 090 tonnes de marchandises chacun selon Marine & Océans. En 2025, elle avait réalisé un chiffre d’affaires d’environ 5 millions d’euros pour près de 40 000 tonnes transportées, selon la même source. Cependant, ce modèle, encore en phase de structuration, a été fortement exposé aux fluctuations du marché mondial. Le dirigeant Guillaume Le Grand évoque ainsi « une dégradation très importante du portefeuille clients, des cales qui se vident », selon L’Info Durable (2 avril 2026). Une situation critique dans un secteur où le taux de remplissage conditionne directement la rentabilité.

Towt et les causes du dépôt de bilan : entre douanes et coûts du pétrole

La chute de Towt ne peut être comprise sans analyser le contexte macroéconomique. D’une part, les tensions commerciales internationales ont joué un rôle déterminant. Les droits de douane américains ont fortement perturbé les flux transatlantiques, réduisant la demande de transport sur certaines routes clés, selon Marine & Océans. D’autre part, la flambée des coûts énergétiques a paradoxalement fragilisé l’entreprise. Si le transport à voile est moins dépendant des carburants, il reste indirectement impacté par la hausse générale des coûts logistiques. « Le pétrole explose, ainsi que le taux de fret », a ainsi déclaré Guillaume Le Grand.

À ces facteurs externes s’ajoutent des difficultés internes. L’entreprise a notamment subi « 18 mois de retard cumulés à la livraison des deux navires », toujours selon son dirigeant cité par Marine & Océans. Ces retards ont désorganisé les opérations et freiné la montée en puissance du modèle économique.

Enfin, un contentieux industriel avec un chantier naval au Vietnam, révélé par des documents judiciaires, illustre les tensions liées à la construction de nouveaux navires. Or Towt avait engagé un programme ambitieux de six voiliers supplémentaires à livrer d’ici 2027, un investissement lourd pour une structure encore fragile.

Towt, un modèle innovant fragilisé dans la voile et la décarbonation

Le paradoxe est frappant. Alors que la transition écologique du transport maritime s’accélère, Towt s’effondre au moment où son modèle semblait gagner en maturité. L’entreprise revendiquait une réduction pouvant atteindre 90 % des émissions de CO2 par rapport au transport classique, avec une intensité carbone de 1,5 gramme de CO2 par tonne-kilomètre selon ses propres données. En 2025, la société mettait en avant 21 rotations transatlantiques aller-retour, soit 42 traversées, avec un temps moyen de 18 jours, selon Le Figaro Nautisme. Des performances qui témoignaient d’un savoir-faire opérationnel en progrès.

Par ailleurs, Towt venait d’annoncer début 2026 le lancement d’une nouvelle ligne régulière entre la France et le Brésil, baptisée Esperança Line. Ce projet visait à structurer une offre stable et régulière pour séduire davantage de chargeurs. « Les retours de nos chargeurs […] nous ont permis de construire une offre stable, performante », expliquait Karl Sement, directeur commercial, dans une communication officielle de l’entreprise.

Pourtant, le secteur reste embryonnaire. Le transport à voile doit encore prouver sa capacité à tenir des lignes régulières et à convaincre durablement les clients. Autrement dit, l’innovation technologique ne suffit pas à garantir la viabilité économique.

Conséquences du bilan Towt : emplois, secteur et avenir du cargo à voile

Le dépôt de bilan de Towt menace directement 48 emplois. Une audience devant le tribunal de commerce du Havre doit désormais déterminer l’avenir de l’entreprise, entre éventuelle reprise ou liquidation.

Au-delà de l’impact social, cette faillite envoie un signal fort à l’ensemble de la filière. Elle intervient alors même que les pouvoirs publics cherchent à accélérer la décarbonation du transport maritime. Le gouvernement français a ainsi lancé le 2 avril 2026 un appel à projets de 62,2 millions d’euros pour soutenir des solutions innovantes, rappelant que le transport maritime représente environ 3 % des émissions de gaz à effet de serre en Europe, dont 85 % proviennent du transport de marchandises.

Dans ce contexte, la disparition potentielle de Towt souligne les difficultés de passage à l’échelle industrielle pour les solutions alternatives. Entre exigences économiques, contraintes logistiques et dépendance aux marchés mondiaux, le cargo à voile reste un pari risqué.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

No comment on «Towt en dépôt de bilan : les coulisses d’une chute brutale dans le transport à voile»

Leave a comment

* Required fields