L’électronique, un levier au service de la réindustrialisation

Soixante ans après que de Gaulle ait méprisé les transistors japonais, l’Europe ne détient que 6% du marché mondial des semi-conducteurs contre 52% pour l’Asie. L’auteur plaide pour une préférence européenne dans l’électronique, secteur devenu stratégique pour la souveraineté industrielle.

Nicolas Denis
By Nicolas Denis Published on 6 mai 2026 6h31
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L’électronique, un levier au service de la réindustrialisation - © Economie Matin
8%L’Europe incluant les anciens « pays de l’Est » a une part de marché de l’ordre de 8 % dans la sous-traitance électronique mondiale.

Le général de Gaulle, après avoir reçu le premier ministre Japonais Hayato Ikeda les 8 et 9 novembre 1962 à l’Elysée, l’avait qualifié avec condescendance de « commis-voyageur en transistors ». Contrairement au premier ministre japonais, il n’avait rien compris à l’importance qu’allait prendre l’électronique dans les décennies suivantes. Le Japon a été suivi par la Corée du Sud puis par Taïwan, trois pays qui ont massivement investi pour développer leurs capacités industrielles dans le domaine des semi-conducteurs. Soixante ans plus tard, l’Europe a une part de marché de seulement 6 % dans les semi-conducteurs, les Etats-Unis (qui les ont inventés) 32 %, et l’Asie 52 %.

Aujourd’hui, l’électronique est devenue omniprésente, incontournable et stratégique. Ce secteur génère 80 000 emplois directs en France et 170 000 emplois indirects, mais son influence est bien plus large. L’ensemble des secteurs industriels ont recours à l’électronique au sein de leurs produits et/ou de leurs process, et le grand public l’ignore en général, mais sans les transistors méprisés par Charles de Gaulle, nous n’aurions ni smartphones, ni véhicules électriques, ni télévisions !

Les trois géants de l’électronique mondiale, NVIDIA (Etats-Unis), TSMC (Taiwan) et Samsung Electronics (Corée du Sud) ont généré à eux seuls en 2025 un profit supérieur à 130 milliards d’euros, soit environ 1,5 fois les profits des entreprises du CAC40. La taille impressionnante de ces entreprises reflète l’importance économique que représente l’électronique aujourd’hui.

Une industrie stratégique

Les cartes électroniques ont des tailles très variables, et le marché de l’assemblage électronique s’est organisé un peu différemment : les productions de très grande série ont tendance à être localisées dans des pays « low cost », en particulier en Chine, mais aussi, par exemple, en Tunisie, alors que les productions de petite série sont localisées à proximité immédiate des donneurs d’ordre, avec lesquels les interactions techniques sont fréquentes. L’Europe incluant les anciens « pays de l’Est » a une part de marché de l’ordre de 8 % dans la sous-traitance électronique mondiale.

Même si sa part de marché est faible, l’Europe en général, et la France en particulier, dispose d’un écosystème électronique actif et performant, au service de toutes les autres industries. Il est temps de comprendre que cette industrie est stratégique et qu’il convient de la développer. L’Europe dispose de nombreux atouts. Le leader mondial des machines de production de semi-conducteurs est la société néerlandaise ASML. Ce sont les machines d’ASML qui permettent à TSMC d’être le leader incontesté de la fabrication de « wafers ». La domination d’ASML est elle-même rendue possible par la qualité inégalée des lasers à haute performance livrés par la société allemande Trumpf.

A l’heure où le mot IA est sur toutes les lèvres, il est utile de rappeler qu’il n’y a pas d’IA sans électronique. De façon plus générale, il faut bien avoir en tête que les progrès technologiques réalisés dans la plupart des secteurs industriels reposent sur l’électronique, en particulier l’automatisation et la décarbonation. Tous les systèmes dits « intelligents » sont pilotés par leur « cerveau » électronique, et ce sont eux qui permettent, entre autres, d’optimiser et de maîtriser la consommation d’énergie dans tous les domaines. Il est important de rappeler également que l’ensemble des infrastructures critiques sont pilotées à des degrés divers par l’électronique : réseaux de télécommunication, réseau électrique, réseau ferroviaire, systèmes de défense etc. Ces systèmes de pilotage sont connectés, c’est-à-dire qu’on peut les opérer à distance. Cela impose la plus grande prudence dans le choix des solutions, afin d’assurer leur cybersécurité et leur maîtrise totale, sans aucun risque d’ingérence étrangère. Dans ces conditions, on comprend bien que notre souveraineté est étroitement liée à notre maîtrise de l’électronique.

Assembler les cartes électroniques en Europe

Alors comment faire pour donner un nouvel essor à l’industrie électronique en France et en Europe ? Voici une idée simple et concrète, qui ne coûtera rien aux finances publiques, et de nature à réenclencher un cercle vertueux de développement de l’électronique en Europe.

Avec l’Industrial Acceleration Act (IAA), l’Union européenne vient de faire un premier pas timide et imparfait vers le concept de « préférence européenne ». Il est évident que cette notion de préférence européenne doit être déployée dans tous les segments industriels en lien avec les infrastructures critiques listées ci-dessus. Nous avons le devoir de sécuriser ces infrastructures et d’en garder le contrôle absolu.

À cet effet, il va de soi qu’il est souhaitable d’imposer un minimum de « contenu européen » aux solutions déployées sur les infrastructures critiques de nos territoires. Mais au sein de ce contenu européen, quoi de plus important que de s’assurer que le cerveau du système soit assemblé en Europe ? Or, le cerveau, ce sont les cartes électroniques assemblées. L’Union européenne doit donc faire évoluer l’IAA dans ce sens.

En imposant l’assemblage des cartes électroniques des systèmes critiques en Europe, nous enclencherons un nouveau cercle vertueux pour l’industrie électronique européenne. En effet, cela augmentera fortement la demande pour les services de sous-traitance électronique locaux, ce qui aura directement des effets multiplicateurs, notamment auprès des fabricants d’équipements industriels, dans les bureaux d’étude, chez les distributeurs, les manufacturiers de semi-conducteurs et les écoles d’ingénieurs. Les sous-traitants auront la capacité d’investir dans de nouvelles lignes d’assemblage avec des financements bancaires et sans soutien de l’État. La croissance de la filière électronique lui permettra d’attirer de nouveaux talents en sortie d’école d’ingénieurs, qui contribueront à leur tour à la réussite de l’industrie européenne en général, et au rattrapage européen dans ce secteur stratégique de l’électronique que nous n’avons non seulement plus le droit d’ignorer, mais que nous devons développer d’urgence pour assurer notre croissance économique et notre souveraineté.

Nicolas Denis

président d’AsteelFlash et vice-président de la Fédération de l’électronique française

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