Une étude de la Dares révèle que 52% des étudiants français exercent un emploi sans lien avec leurs études. Cette précarité touche particulièrement les plus jeunes et se concentre dans le secteur tertiaire, révélant une transformation profonde de la condition étudiante.
Précarité : La moitié des étudiants contrainte de travailler

L'emploi étudiant révèle l'ampleur de la précarité dans l'enseignement supérieur
La France se trouve confrontée à une réalité économique de plus en plus difficile à ignorer : l'emploi étudiant n'est plus l'exception, il est devenu la norme. Durant l'année universitaire 2022-2023, 52 % des étudiants inscrits dans un cursus sans parcours professionnel intégré ont exercé au moins une activité salariée sans lien avec leurs études, révèle une étude de la Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares) publiée le jeudi 28 mai. En d'autres termes, plus d'un étudiant sur deux travaille pour financer sa vie quotidienne, ses loyers, sa nourriture ou ses transports — autant de postes de dépenses devenus insoutenables pour de nombreuses familles.
Ce chiffre, qui concerne 1,1 million d'étudiants sur les 2,1 millions analysés, traduit une transformation profonde du paysage universitaire français. Loin de n'être qu'un simple complément financier ou une expérience enrichissante, ces activités professionnelles révèlent une contrainte économique grandissante pour une génération prise en étau entre l'explosion des loyers, la hausse des prix alimentaires et des frais de scolarité souvent sous-estimés. Selon Les Échos, ce phénomène s'est encore accentué ces dernières années, au rythme de l'inflation et de la raréfaction des aides sociales accessibles aux jeunes.
Une précarité qui frappe en premier lieu les plus jeunes étudiants
La donnée est contre-intuitive, mais elle mérite d'être soulignée : ce sont les étudiants les plus jeunes qui sont proportionnellement les plus nombreux à travailler. Selon Europe 1, 60 % des étudiants âgés de 19 ans exercent une activité salariée, contre seulement 35 % de ceux ayant 30 ans ou plus. Cette inversion s'explique en partie par le fait que les étudiants plus âgés s'inscrivent davantage dans des formations intégrant des dispositifs de rémunération — alternance, stages conventionnés, contrats professionnels —, qui leur épargnent la recherche d'un emploi parallèle.
Les jeunes de 19 ans, eux, sont souvent en première ou deuxième année de licence, sans filet institutionnel et avec des bourses insuffisantes pour couvrir l'intégralité de leurs charges. Beaucoup d'entre eux ne peuvent plus compter sur le soutien familial seul, soit parce que leurs parents ne disposent pas des ressources nécessaires, soit parce qu'ils ont quitté le domicile familial pour s'installer dans une ville universitaire. Résultat : ils se retrouvent à jongler entre les amphithéâtres et les caisses des supermarchés, souvent au détriment de leur concentration académique.
Les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes à cumuler études et emploi : 54 % d'entre elles sont concernées, contre 50 % des hommes. Cet écart se creuse particulièrement chez les étudiantes de 21 et 22 ans, révélant des inégalités de genre persistantes dans l'accès aux ressources financières et aux réseaux de soutien.
Des contrats précaires qui reflètent la fragilité du statut étudiant
L'analyse des 3,9 millions de contrats signés par ces étudiants dépeint un tableau saisissant de précarité. Près de 66 % d'entre eux signent au moins un contrat à durée déterminée (CDD) au cours de l'année universitaire, tandis que 24 % passent par l'intérim — le règne des missions ponctuelles, sans visibilité ni garantie. Seuls 28 % parviennent à accéder à un CDI, dont à peine 25 % à temps plein.
Cette instabilité contractuelle engendre mécaniquement une multiplication des emplois occupés : 54 % des étudiants salariés cumulent au moins deux contrats dans l'année, et 14 % jonglent entre quatre et sept contrats différents. Pour 4 % d'entre eux, la précarité atteint des proportions vertigineuses — quinze contrats ou plus sur une seule année universitaire, soit une succession ininterrompue de missions éphémères, d'employeurs successifs, de plannings à reconstruire sans cesse.
Le secteur tertiaire, refuge obligé de l'emploi étudiant
Les secteurs qui absorbent cette main-d'œuvre jeune et disponible sont peu surprenants, mais ils en disent long sur les réalités du marché du travail accessible sans qualification spécifique. Le commerce domine avec 30 % des étudiants employés, principalement comme vendeurs, caissiers ou manutentionnaires. Le secteur non marchand suit de près avec 29 % des emplois, concentrés dans l'administration publique, l'enseignement et la santé — domaines qui recrutent volontiers des vacataires ou des assistants temporaires à moindre coût.
L'hébergement et la restauration complètent ce trio de tête avec 26 % des contrats, offrant des postes de serveurs, d'aides de cuisine ou d'agents d'accueil. Comme le souligne L'Étudiant, ces secteurs correspondent à « l'image que l'on a classiquement de l'emploi étudiant », mais ils témoignent aussi d'un accès encore très limité des jeunes à des postes qualifiés, à responsabilités ou en lien avec leur domaine d'études.
Des disparités profondes selon les filières d'études
La nécessité de travailler ne se répartit pas uniformément selon les cursus — et les écarts sont éloquents. Seuls 32 % des étudiants en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) exercent une activité salariée, contre 62 % en sections de technicien supérieur (STS). Une différence qui s'explique en partie par l'origine sociale des étudiants : 43 % des élèves de CPGE sont issus de familles de cadres, contre seulement 6 % en STS. Ce n'est pas le cursus qui détermine la nécessité de travailler — c'est le milieu d'origine.
Les disparités traversent également les disciplines universitaires. Les étudiants en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) sont 78 % à exercer une activité salariée, contre 46 % seulement en sciences. Ces chiffres dessinent une cartographie économique de l'enseignement supérieur, où le choix d'une filière est souvent inséparable de la réalité financière qui l'accompagne — ou l'impose.
L'été, période de travail intensif pour des milliers d'étudiants
La saisonnalité joue un rôle structurant dans l'organisation de ces activités professionnelles. 59 % des étudiants salariés exercent au moins un « job d'été », et pour 29 % d'entre eux, cette période estivale constitue leur unique expérience de travail dans l'année. Cette concentration sur les mois de juillet et août permet en théorie de mieux concilier les exigences académiques et la nécessité de dégager des revenus.
Mais la réalité économique dépasse souvent ce schéma rassurant. Ainsi, 31 % des étudiants salariés travaillent au moins six mois dans l'année, et 12 % durant l'intégralité de l'année universitaire — un rythme qui ne laisse guère de place à la concentration, à la recherche ou à la vie étudiante dans ce qu'elle a de plus épanouissant.
Un phénomène aux conséquences multiples sur la réussite et l'avenir
Cette massification du travail étudiant soulève des questions fondamentales sur l'avenir de l'enseignement supérieur français. D'un côté, ces expériences professionnelles forgent de véritables compétences, aiguisent le sens des responsabilités et peuvent faciliter une insertion ultérieure sur le marché du travail — un marché qui, comme en témoigne la récente annonce de suppressions de postes chez Michelin, reste profondément incertain pour les jeunes générations. De l'autre, elles risquent de compromettre sérieusement la réussite académique : au-delà de dix-huit heures de travail hebdomadaire, les études montrent une dégradation notable des résultats universitaires. L'étudiant qui travaille pour survivre sacrifie parfois, sans le vouloir, les diplômes qui devaient l'en préserver.
Face à l'ampleur du phénomène, le gouvernement a annoncé début mai un plan interministériel pour favoriser l'insertion professionnelle des jeunes, prévoyant notamment de valoriser les entreprises qui s'engagent en faveur de « jobs étudiants de qualité ». Une initiative qui témoigne d'une prise de conscience politique, même si les acteurs associatifs et syndicaux étudiants réclament des mesures plus structurelles — revalorisation des bourses, encadrement des loyers en zones universitaires, développement de l'alternance accessible à toutes les filières. Des initiatives comme celles portées par certaines enseignes pour alléger le budget des ménages illustrent, à leur échelle, la conscience croissante des acteurs économiques face à la précarité ordinaire.
L'étude de la Dares dresse, en définitive, le portrait d'une génération qui n'a pas choisi de travailler par goût de l'indépendance, mais par nécessité absolue. Entre contrainte économique et opportunité professionnelle, l'emploi étudiant redessine les contours d'un enseignement supérieur de plus en plus traversé par les fractures sociales de notre époque.