L’intérêt prêté à Orion Critical Mineral Consortium pour une entrée au capital d’Eramet intervient dans un moment clé pour le groupe minier français. Alors que la demande mondiale en lithium, nickel, manganèse et autres métaux critiques continue de progresser, Eramet apparaît comme l’un des rares acteurs européens déjà positionnés sur plusieurs ressources indispensables à la transition énergétique et à la souveraineté industrielle. Pour l’État français, actionnaire de référence, l’enjeu est d’accompagner le renforcement du groupe sans prendre de risque sur un actif stratégique.
Eramet attire tous les regards de la finance internationale

Eramet, un actif clé dans la nouvelle géopolitique des métaux critiques
Selon le Financial Times, Orion CMC, fonds soutenu par les États-Unis et les Émirats arabes unis, étudierait le rachat de tout ou partie de la participation de la famille Duval, premier actionnaire d’Eramet avec environ 37 % du capital. Rien n’est officiellement acté à ce stade. Mais ce signal s’ajoute à l’intérêt manifesté par d’autres investisseurs, qu’il s’agisse de fonds spécialisés, de certains États – comme le Gabon, déjà partenaire industriel de long terme – ou de fonds souverains à la recherche d’actifs exposés aux métaux critiques. Des convoitises qui démontrent la place particulière du groupe français dans la nouvelle géopolitique des ressources.
Eramet fait partie des rares acteurs européens présents à la fois sur le manganèse, le nickel le lithium et les sables minéralisés. À l’heure où les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements et à réduire leur exposition aux chaînes de valeur dominées par la Chine, ce portefeuille place le groupe au cœur des discussions sur la sécurisation des approvisionnements.
Une stratégie recentrée sur les métaux de la transition
L’information sur Orion CMC a été bien accueillie par les marchés. L’action Eramet a progressé après les révélations de presse, signe que les investisseurs lisent ce possible intérêt comme une reconnaissance de la valeur industrielle du groupe. Le signal est d’autant plus notable qu’Eramet sort d’une période exigeante, marquée par la baisse de certains prix de marché, des contraintes opérationnelles et un changement de gouvernance intervenu au début de l’année 2026.
Depuis février, Christel Bories, présidente du conseil d’administration, assure également la direction générale par intérim. Dans cette phase de transition, sa ligne présente un avantage : elle est lisible. Depuis son arrivée à la tête d’Eramet en 2017, la dirigeante a engagé le groupe dans un recentrage progressif vers les métaux les plus porteurs, avec un double ancrage : les métiers historiques, comme le manganèse, et les métaux critiques liés à la transition énergétique, au premier rang desquels le lithium et le nickel.
Cette trajectoire est d’autant plus significative que la demande mondiale continue de se renforcer. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que « le lithium, le nickel, le cobalt, le manganèse et le graphite sont essentiels à la performance des batteries ». Cette dynamique valide a posteriori les choix faits par le groupe ces dernières années. Le groupe n’est pas seulement exposé à des marchés volatils ; il est positionné sur des ressources qui structurent déjà l’électrification, les batteries, les réseaux et une partie des technologies bas carbone.
C’est aussi ce qui explique l’intérêt prêté à Orion CMC. Le Financial Times analyse ce mouvement dans le contexte d’une « course aux minerais essentiels à la transition énergétique ». Et c’est bien ce qui fait d’Eramet un acteur européen rare, une référence mondiale du secteur, présent sur plusieurs métaux dont la demande est appelée à croître.
Des actifs déjà en production sur trois continents
Le portefeuille d’Eramet repose sur trois piliers. En Argentine, le projet Centenario place le groupe sur l’un des marchés de lithium les plus suivis de la transition énergétique, avec une montée en puissance en cours et un objectif de production confirmé entre 17 et 20 kt‑LCE en 2026, désormais porté à 100% par Eramet après le rachat de la participation de Tsingshan. En Indonésie, Weda Bay Nickel demeure un actif compétitif dans l’un des bassins les plus dynamiques au monde, à la croisée des usages traditionnels du nickel dans l’acier inoxydable et de la demande liée aux batteries. Au Gabon enfin, Comilog exploite l’un des principaux gisements mondiaux de manganèse, métal indispensable à la sidérurgie et étudié pour certaines chimies de batteries, avec un ancrage industriel ancien qui s’appuie aussi sur des infrastructures ferroviaires et des capacités de transformation locale, atout important à l’heure où les pays producteurs cherchent à capter davantage de valeur sur leur territoire.C’est aussi ce qui rend le rôle de l’État français sensible. Actionnaire d’Eramet à hauteur d’environ 27 %, l’État n’est pas dans la position d’un investisseur financier classique. Il doit accompagner le renforcement du groupe, tout en veillant à la préservation d’un actif industriel jugé stratégique. Dans le dossier Orion CMC, sa position devrait donc être celle d’un arbitre attentif : ne pas fermer la porte à des partenaires susceptibles d’apporter des moyens, mais s’assurer que toute évolution du capital reste compatible avec les intérêts industriels français.
L’augmentation de capital de 500 millions d’euros approuvée lors de l’assemblée générale du 27 mai 2026 s’inscrit dans cette logique de consolidation. Elle doit contribuer à renforcer le bilan, préserver les marges de manœuvre et soutenir la trajectoire industrielle du groupe. Dans une industrie aussi capitalistique que la mine, la solidité financière conditionne la capacité à investir, explorer, développer des actifs et tenir dans le temps long. L’enjeu dépasse le simple équilibre du bilan : il conditionne la capacité d’Eramet à poursuivre ses projets et à tenir dans la durée.
Le groupe cherche aussi à conforter son avance par l’innovation. Le 9 juin, Eramet a annoncé un accord-cadre avec le BRGM et la start-up française Lithosquare pour accélérer, grâce à l’intelligence artificielle, la découverte de nouvelles ressources en métaux critiques. L’initiative associe expertise géologique publique, technologie d’analyse de données et savoir-faire minier. Elle illustre une évolution importante du secteur : dans un monde où les meilleurs gisements sont plus difficiles à identifier, l’exploration devient elle aussi un terrain de compétitivité.
Quand la finance internationale redécouvre un champion européen
L’intérêt possible d’Orion CMC prend donc place dans une séquence plus large. Eramet n’est pas seulement un groupe à refinancer. C’est un acteur européen rare, déjà présent sur plusieurs métaux clés, avec des actifs industriels installés et une exposition directe aux grands besoins de la transition énergétique. Sa situation financière impose de la discipline. Mais ses positions minières comme son profil industriels attirent désormais une palette d’investisseurs – fonds, fonds souverains, Etats producteurs – pour qui l’accès aux métaux critiques est devenu un enjeu stratégique.
Pour la France, l’enjeu sera de trouver le bon équilibre. Eramet a besoin de capitaux, d’alliances et de stabilité pour continuer à se développer. L’État, de son côté, doit veiller à ce que ces mouvements renforcent le groupe plutôt qu’ils ne le fragilisent. C’est toute la difficulté des métaux critiques : les projets sont mondiaux, les financements souvent internationaux, mais les intérêts industriels restent éminemment stratégiques.
Dans ce contexte, Eramet fait figure d’exception européenne : un groupe exposé aux principaux métaux de la transition, avec des actifs déjà en production. L’intérêt prêté à Orion CMC ne fait que rappeler que ce profil, longtemps sous‑valorisé, est redevenu stratégique.