SpaceX chute en Bourse après l’euphorie

SpaceX voit son action chuter de 16,4 % lundi 23 juin, effaçant l’essentiel des gains enregistrés depuis son introduction en Bourse historique du 12 juin. Le titre, qui avait atteint 225 dollars, retombe à 154,60 dollars, à peine 14 % au-dessus du prix d’IPO. Cette correction intervient alors que l’entreprise annonce sa première émission obligataire de 20 milliards de dollars et que des déblocages massifs d’actions menacent la stabilité du cours dans les semaines à venir.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 23 juin 2026 6h03
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PARIS, FRANCE - June 16, 2023: Elon Musk, founder, CEO, and chief engineer of SpaceX, CEO of Tesla, CTO and chairman of Twitter, Co-founder of Neuralink and OpenAI, at VIVA Technology (Vivatech) - © Economie Matin

Le 12 juin 2026, SpaceX entrait en Bourse dans un fracas d'enthousiasme. Deux semaines plus tard, l'action d'Elon Musk s'effondre de 16,4 % en une seule séance. Le lundi 23 juin, le titre revient à 154,60 dollars, à peine 14 % au-dessus du prix d'introduction fixé à 135 dollars. L'essentiel des gains accumulés depuis l'IPO s'est évaporé. À son pic, l'action avait atteint 225 dollars, propulsant brièvement la capitalisation de l'entreprise au-delà de celle d'Amazon et de Microsoft, frôlant les 3 000 milliards de dollars.

Selon Yahoo Finance, trois séances consécutives de baisse marquent un tournant pour un titre qui semblait intouchable. La volatilité extrême s'explique en partie par la faiblesse du flottant, qui ne représente que 4,2 % du capital total. Chaque mouvement d'achat ou de vente amplifie mécaniquement les variations de cours. Les investisseurs institutionnels et particuliers, qui avaient manifesté un appétit dévorant lors de l'IPO avec 150 milliards de dollars de demandes pour une levée de 75 milliards, prennent désormais leurs bénéfices.

Le retour sur terre de SpaceX

L'introduction en Bourse de SpaceX avait dépassé largement celle de Saudi Aramco en 2019 (29,4 milliards de dollars). Avec une levée de fonds initiale de 75 milliards, la valorisation atteignait 1,75 billion de dollars, puis grimpait jusqu'à 2,5 billions après les premiers jours de cotation. L'allocation inhabituelle de 30 % des actions aux investisseurs particuliers, contre 10 % habituellement, avait créé une dynamique d'euphorie rappelant celle observée autour de Tesla.

Dès le premier jour de négociation, le titre avait bondi de près de 20 %, clôturant autour de 150 dollars. Les séances suivantes avaient prolongé l'envolée, portant le cours jusqu'à 225 dollars. Mais mercredi 18 juin marquait la première inflexion, avec un recul de 5 %, suivi d'une baisse de 3,6 % jeudi. La séance de lundi a accentué le mouvement, ramenant la capitalisation boursière à environ 2 000 milliards de dollars.

Une émission obligataire qui interroge

Le même jour, SpaceX a annoncé sa première émission obligataire, un événement qui a fragilisé le sentiment des investisseurs. Selon Bloomberg, l'opération porterait sur environ 20 milliards de dollars. L'entreprise a précisé dans un document réglementaire que les fonds serviraient à rembourser intégralement un prêt-relais contracté en février 2026 lors de l'acquisition de xAI, la start-up d'intelligence artificielle d'Elon Musk.

Pourquoi une société qui vient de lever 85 milliards de dollars (en incluant les allocations des teneurs de marché) aurait-elle besoin de s'endetter aussi rapidement ? Pour certains analystes, il s'agit simplement de profiter de conditions de marché favorables pour refinancer une dette coûteuse. Pour d'autres, cela révèle les besoins de trésorerie colossaux de l'entreprise, notamment pour financer le développement de Starship, qui engloutit plus de 3 milliards de dollars par an en recherche et développement sans générer encore de revenus commerciaux.

Des déblocages d'actions qui menacent le cours

La pression vendeuse pourrait s'intensifier dans les semaines à venir. Jeff Jacobson, stratège chez 22V Research, a identifié plusieurs périodes critiques de déblocage des actions détenues par les initiés. Après la publication des résultats trimestriels, prévue début ou mi-août, 20 % des actions internes seront libérées. Un déblocage supplémentaire de 10 % interviendra si le cours franchit un seuil de 30 % au-dessus du prix d'introduction, soit 175,50 dollars.

D'autres tranches de 7 % seront libérées autour du 21 août et du 10 septembre. Au total, jusqu'à 44 % des actions pourraient être vendues par les initiés d'ici début septembre, ce qui augmenterait le flottant de 900 %. Les investisseurs redoutent une avalanche d'offres susceptible de faire plonger les cours.

Une notation ESG catastrophique

Au-delà des mécanismes de marché, SpaceX fait face à une controverse grandissante autour de sa gouvernance et de sa responsabilité sociale. MSCI, l'un des principaux fournisseurs d'indices boursiers mondiaux, a attribué à l'entreprise la note ESG la plus basse possible, un CCC, juste avant l'IPO. L'évaluation place SpaceX au même niveau que la Russie en matière de durabilité environnementale, sociale et de gouvernance.

MSCI a justifié sa notation par l'exposition de l'entreprise à des risques "significatifs" qu'elle ne parvient pas à gérer correctement. Le fournisseur d'indices a notamment pointé du doigt des controverses liées à la sécurité au travail, des litiges avec des employés, des accusations de discrimination et des enquêtes du ministère de la Justice américain. L'intégration récente de xAI, qui fait l'objet de poursuites pour des images générées par son chatbot Grok, ainsi qu'un procès environnemental concernant des turbines à gaz dans le Mississippi, ont également pesé dans la balance.

Elon Musk a réagi avec son style habituel sur X (anciennement Twitter), écrivant : "Malheureusement, les fusées électriques sont impossibles." La boutade n'a pas suffi à apaiser les critiques. Le retrait de Tesla de l'indice ESG du S&P 500 en mai 2022 pour des raisons similaires avait déjà montré la sensibilité du marché à ces questions. À l'époque, Musk avait qualifié les critères ESG d'"arnaque" et de "diable incarné".

Une valorisation qui divise

La valorisation de SpaceX repose sur trois piliers aux profils radicalement différents. Starlink, le réseau de satellites internet, a généré plus de 11 milliards de dollars de revenus en 2025, avec une marge opérationnelle supérieure à 30 %. Le nombre d'abonnés a atteint 10,3 millions au premier trimestre 2026, en hausse de 105 % sur un an. L'activité, rentable et en forte croissance, justifie à elle seule une valorisation élevée.

Les lanceurs Falcon 9 et Starship constituent le deuxième pilier. Falcon 9 détient un quasi-monopole sur le marché des lancements orbitaux commerciaux lourds, avec une fiabilité et un coût imbattables. Starship, en revanche, reste un pari technologique colossal. Bien qu'il s'agisse de la fusée la plus puissante jamais construite, elle n'a encore généré aucun revenu commercial et continue d'absorber des milliards en développement.

Le troisième pilier, l'intelligence artificielle via xAI, ajoute une dimension spéculative. L'acquisition de xAI en février 2026 pour 1,25 billion de dollars en actions a suscité des accusations de conflit d'intérêts, Elon Musk étant à la fois vendeur et acheteur. Un récent contrat avec Reflection AI, d'une valeur potentielle de 6 milliards de dollars, montre que SpaceX cherche à monétiser ses centres de données. Toutefois, ces revenus restent modestes comparés aux 1,5 milliard de dollars mensuels facturés à Anthropic et Google.

Les leçons de l'histoire des IPO

Les données historiques sur les introductions en Bourse offrent un éclairage utile. Entre 1980 et 2025, plus de 9 000 IPO ont été réalisées sur les marchés américains. En moyenne, les actions gagnaient 20 % le premier jour, avec une médiane de 7 %. Le phénomène s'explique par une tendance structurelle à sous-évaluer les IPO afin de garantir leur succès et d'éviter les déconvenues.

En revanche, sur le long terme, le bilan est moins flatteur. Selon une étude couvrant la période 1975-2021, environ 60 % des actions introduites en Bourse affichaient un rendement cumulé négatif après trois ans. La plupart enregistraient même des pertes supérieures à 50 %. Toutefois, parmi les entreprises générant plus de 100 millions de dollars de revenus annuels avant leur IPO, seules 48,8 % connaissaient des pertes sur trois ans. SpaceX, avec ses 11 milliards de revenus chez Starlink, appartient à la catégorie plus mature.

Morningstar a publié un rapport nuancé, soulignant que "seul le scénario le plus optimiste, qui nécessite un Starship rapidement réutilisable et des centres de données orbitaux commercialement compétitifs, s'approche du prix d'introduction. Le prix d'IPO implique que le scénario optimiste est hautement probable, mais nous pensons que les perspectives sont très incertaines."

Une gouvernance qui concentre tous les pouvoirs

Au cœur des critiques figure la structure de gouvernance de SpaceX. Elon Musk conserve plus de 80 % des droits de vote grâce à des actions de classe B qui confèrent dix voix chacune, alors qu'il ne détient que 40 % du capital. Il cumule les fonctions de PDG, directeur technique et président du conseil d'administration. Surtout, il ne peut être démis de ces fonctions sans son propre consentement.

La concentration des pouvoirs suscite l'inquiétude des investisseurs minoritaires, qui se retrouvent privés de tout levier de contrôle. L'acquisition de xAI, négociée et approuvée par Musk lui-même, illustre les risques de conflits d'intérêts. Les détracteurs y voient une opération d'auto-enrichissement, tandis que les partisans estiment qu'elle renforce la position de SpaceX dans l'intelligence artificielle.

Les prochaines échéances à surveiller

Plusieurs événements pourraient influencer la trajectoire de l'action dans les mois à venir. L'intégration de SpaceX dans les grands indices boursiers, attendue dès cette semaine pour certains, pourrait générer une vague d'achats mécaniques de la part des fonds indiciels. À l'inverse, les déblocages d'actions programmés en août et septembre risquent de peser sur les cours.

Les introductions en Bourse d'OpenAI et d'Anthropic, prévues dans les mois qui viennent, détourneront également l'attention des investisseurs. Ces concurrents directs de xAI pourraient capter une partie des flux destinés aux valeurs technologiques liées à l'intelligence artificielle. Enfin, la publication des premiers résultats trimestriels en tant que société cotée, attendue en août, constituera un test crucial pour la crédibilité de la valorisation actuelle.

Un titre taillé pour la volatilité

La combinaison d'une levée de fonds record, d'une allocation massive aux particuliers, d'un flottant réduit, de controverses sur la gouvernance et d'un modèle économique complexe fait de SpaceX un cas d'école de volatilité boursière. Les mouvements de prix violents observés depuis l'IPO ne sont probablement qu'un avant-goût de ce qui attend les investisseurs dans les trimestres à venir.

Pour les traders, l'instabilité représente une opportunité. Pour les investisseurs de long terme, elle pose la question de la soutenabilité d'une valorisation qui repose largement sur des paris technologiques encore non démontrés. Entre les promesses d'un Starship révolutionnaire et les incertitudes autour de xAI, l'écart entre le meilleur et le pire scénario reste béant. La chute de lundi rappelle que même les histoires les plus spectaculaires peuvent connaître des retours de flamme brutaux.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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