Alibaba attaque le Pentagone en justice après son inscription sur la liste noire des entreprises liées à l’armée chinoise. Une désignation qui prive le géant du e-commerce d’accès au marché américain et fragilise les chaînes d’approvisionnement mondiales. Avec 188 sociétés chinoises désormais visées, l’escalade commerciale sino-américaine menace investisseurs européens et consommateurs.
Alibaba poursuit le Pentagone pour sa mise sur liste noire

Le géant chinois du e-commerce Alibaba vient de déposer une plainte explosive contre le Département de la Défense américain. Motif ? L'inscription arbitraire de l'entreprise sur la liste 1260H du Pentagone, qui la désigne comme contributrice à la base industrielle militaire chinoise. Une décision qui transforme un empire du commerce en ligne en paria du marché américain, sans qu'aucune preuve tangible ne justifie cette désignation. Avec 188 entreprises chinoises désormais visées, contre 134 début 2025, l'escalade commerciale sino-américaine franchit un nouveau palier. Les investisseurs européens, les chaînes logistiques mondiales et même les consommateurs français pourraient en payer le prix fort.
Une escalade commerciale qui menace 188 entreprises chinoises
De 134 à 188 : l'accélération de l'isolement économique
En l'espace de quelques mois, le Pentagone a élargi sa liste noire de 54 entreprises supplémentaires. Parmi les nouvelles cibles figurent Baidu, le moteur de recherche dominant en Chine, ainsi que les constructeurs automobiles BYD et NIO. Une expansion qui traduit une stratégie d'endiguement économique systématique. Selon BBC News, le ministère chinois de l'Industrie et de l'Information Technologique (MIIT) sert de prétexte principal à ces désignations. Or, toute entreprise technologique chinoise d'envergure entretient des liens réglementaires avec le MIIT, ce qui transforme l'affiliation administrative en arme commerciale.
L'impact dépasse largement les frontières américaines. Les restrictions entrées en vigueur le 30 juin 2025 interdisent au Pentagone tout contrat direct avec ces sociétés. Mais la portée s'étend à tout entrepreneur américain partageant un cabinet juridique ou un lobbyiste avec une entité inscrite. Résultat ? Les conseillers américains d'Alibaba ont dû rompre leurs liens pour protéger leurs contrats de défense, laissant le groupe chinois sans représentation à Washington au moment précis où il en a le plus besoin.
Alibaba prise au piège : perte d'accès au marché américain
La plainte déposée devant le tribunal fédéral de San Jose, en Californie, dénonce une décision « arbitraire et capricieuse ». Alibaba martèle que « les déterminations n'ont aucun fondement factuel ou légal ». L'entreprise souligne que « ses produits et services sont conçus pour le commerce de détail, la logistique et l'informatique d'entreprise, pas pour les armes, la défense ou le renseignement », selon Al Jazeera. Son conseil d'administration, totalement indépendant, ne compte aucun membre affilié à l'armée.
Avant la désignation, Alibaba avait demandé une rencontre avec le Pentagone pour présenter des preuves de ses contributions économiques aux États-Unis. Aucune réponse. Aucune demande d'informations complémentaires. Le couperet est tombé sans procédure contradictoire, transformant une multinationale cotée en bourse en suspect militaire du jour au lendemain. À partir de 2027, l'interdiction s'étendra même aux contrats indirects, bloquant toute acquisition de biens ou services via des tiers.
Les effets en cascade sur les chaînes d'approvisionnement mondiales
Logistique, e-commerce, cloud : les secteurs fragilisés
Alibaba domine trois segments stratégiques de l'économie numérique mondiale. Son infrastructure cloud (Alibaba Cloud) équipe des milliers d'entreprises européennes et asiatiques. Ses plateformes logistiques orchestrent des flux de marchandises qui irriguent les rayons des supermarchés français. Or, la désignation américaine crée un effet domino : les entreprises occidentales travaillant avec Alibaba risquent de perdre leurs propres contrats avec le gouvernement américain ou ses sous-traitants.
Les PME européennes qui utilisent AliExpress ou Alibaba.com pour leurs approvisionnements se retrouvent dans une zone grise juridique. Même si elles ne commercent pas directement avec le Pentagone, leurs partenaires américains pourraient exiger l'abandon de ces outils pour préserver leurs propres relations commerciales. Le coût de substitution ? Des milliards d'euros en migration vers d'autres plateformes, sans garantie d'efficacité équivalente.
Les investisseurs français et européens en première ligne
Les fonds de pension et les gestionnaires d'actifs européens détiennent des positions significatives dans Alibaba, cotée à la fois à New York et Hong Kong. La désignation militaire entraîne mécaniquement une dévaluation du titre, les investisseurs institutionnels américains étant contraints de réduire leur exposition. Selon Daily Sabah, l'ambassade de Chine à Washington a qualifié ces mesures de « discriminatoires », réclamant un environnement « juste et non discriminatoire » pour les entreprises chinoises.
Pour les ménages français investis via des fonds indiciels ou des plans d'épargne, l'impact reste indirect mais réel. La volatilité accrue des valeurs technologiques chinoises érode la performance des portefeuilles diversifiés. Les gestionnaires doivent désormais intégrer un risque géopolitique imprévisible dans leurs modèles de valorisation, ce qui augmente les primes de risque et réduit les rendements attendus.
Pourquoi le Pentagone joue aux dés avec l'économie globale
La « fusion civilo-militaire » : un concept flou qui coûte cher
Le Pentagone justifie l'inscription d'Alibaba par son affiliation au MIIT, présenté comme un pilier de la « fusion civilo-militaire » chinoise. Mais ce concept reste délibérément vague. En Chine, comme dans la plupart des économies dirigistes, les frontières entre secteur civil et militaire sont poreuses par nature. Faut-il pour autant considérer chaque entreprise technologique comme un prolongement de l'Armée populaire de libération ?
Alibaba rappelle qu'elle est « gouvernée par un conseil d'administration indépendant, dont aucun membre n'a d'affiliation militaire ». Ses activités se concentrent sur le commerce en ligne, la logistique et les services cloud pour entreprises. Aucun contrat de défense, aucune livraison d'armement, aucune participation à des programmes militaires. Le Pentagone, sollicité pour commenter l'affaire, s'est retranché derrière un laconique « nous ne commentons pas les litiges en cours ».
L'arme du lobbying américain contre les cabinets juridiques
La loi 1260H contient une clause redoutable : elle s'étend à tout entrepreneur américain partageant un lobbyiste ou un cabinet juridique avec une entité inscrite. Concrètement, si un cabinet de Washington représente à la fois Alibaba et un fournisseur du Pentagone, ce dernier doit choisir. Dans 99 % des cas, les cabinets abandonnent le client chinois pour préserver leurs contrats lucratifs avec la défense américaine.
Alibaba se retrouve ainsi privée de ses relais d'influence au moment crucial où elle tente de faire valoir ses droits. Une stratégie d'isolement total qui transforme la procédure judiciaire en combat de David contre Goliath. Les entreprises chinoises, même cotées en bourse et soumises aux régulations américaines, découvrent qu'elles peuvent être exclues du marché sans procédure équitable ni droit de défense préalable.
Alibaba contre-attaque en justice : le test du système américain
La plainte déposée devant le tribunal fédéral de San Jose constitue un test majeur pour le système juridique américain. Alibaba réclame sa radiation immédiate de la liste 1260H, invoquant l'absence de fondement factuel et le non-respect des garanties procédurales. L'entreprise affirme qu'elle « prendra toutes les mesures légales disponibles contre les tentatives de dénaturer sa nature », selon The News.
L'issue de ce procès déterminera si le Pentagone peut continuer à désigner arbitrairement des entreprises étrangères sans preuve tangible. Si Alibaba obtient gain de cause, des dizaines d'autres sociétés chinoises pourraient suivre le même chemin judiciaire. Si elle échoue, l'administration américaine disposera d'un blanc-seing pour étendre indéfiniment sa liste noire, transformant la concurrence économique en guerre commerciale assumée.
Pour les investisseurs et les consommateurs européens, l'enjeu dépasse le sort d'Alibaba. Il s'agit de savoir si les règles du commerce international peuvent encore s'appuyer sur des critères objectifs ou si elles basculent définitivement dans l'arbitraire géopolitique. Dans un monde où les innovations technologiques franchissent les frontières, la fragmentation juridique menace autant la croissance que les tensions militaires elles-mêmes.
