Après 29 ans d’immobilisation et un budget multiplié par 7,7 pour atteindre 4,6 milliards d’euros, le croiseur nucléaire russe Admiral Nakhimov est remis à flots
Russie remet le plus grand croiseur du monde dans la course pour 4,6 milliards d’euros

4,6 milliards d'euros de remise à neuf
Mis en service en 1988 sous pavillon soviétique, l'Admiral Nakhimov (classe Kirov) incarnait l'ambition navale de l'URSS face aux porte-avions américains. Immobilisé en 1997 par la Russie pour une refonte estimée à 600 millions d'euros, le projet devait durer quelques années. Vingt-neuf ans plus tard, la facture atteint 4,6 milliards d'euros. Cette multiplication par 7,7 du coût initial dépasse largement les dérapages habituels dans l'industrie de défense. Le chantier naval Sevmash a transformé presque intégralement la structure interne du bâtiment, remplaçant systèmes électroniques, armements et infrastructures. Les sanctions occidentales imposées depuis 2014 ont compliqué l'approvisionnement en composants, rallongeant délais et coûts.
À titre de comparaison, un destroyer américain Arleigh Burke de dernière génération coûte environ 1,8 milliard de dollars (1,65 milliard d'euros), soit trois fois moins que le Nakhimov modernisé. Les destroyers chinois Type 055, comparables en tonnage avec leurs 12 000 tonnes, affichent un coût unitaire estimé entre 850 millions et 1 milliard d'euros. Ces navires, construits en série (huit Type 055 déjà opérationnels), bénéficient d'économies d'échelle absentes du projet russe. Les fluctuations des matières premières, notamment le nickel et l'acier spécialisé, ont également pesé sur la facture finale. Le Nakhimov reste le seul navire de combat de surface à propulsion nucléaire encore opérationnel en Russie, tous les autres exemplaires de sa classe ayant été démantelés faute de moyens.
460 millions d'euros par plein de munitions : le coût d'exploitation caché
Au-delà de la construction, l'exploitation du navire génère des dépenses colossales. Un plein complet des 176 cases de lancement vertical coûterait 460 millions d'euros, selon les estimations basées sur les prix unitaires des missiles Kalibr (1,5 million d'euros), Oniks (2,5 millions) et Zircon hypersonique (10 millions). Les 80 premières cases accueillent ces missiles offensifs, les 96 autres étant dédiées au système antiaérien S-400. À titre indicatif, cela représente près de 10 % du coût total de modernisation pour une seule salve. Les frais de maintenance annuels d'un réacteur nucléaire naval oscillent entre 15 et 25 millions d'euros, auxquels s'ajoutent les coûts d'équipage (environ 700 marins) et de ravitaillement. Dans un contexte où les chocs économiques mondiaux fragilisent les budgets, ces dépenses récurrentes pèsent lourdement.
Puissance de feu record, défenses obsolètes
Un investissement unique et non assuré : risque de perte disproportionnée
"La perte d'un navire aussi disproportionnément coûteux et puissant face à des drones ou des missiles modernes constituerait un coup stratégique dévastateur", alertent des analystes militaires. Le Nakhimov n'a reçu aucun traitement de réduction de signature radar, contrairement aux standards modernes chinois (Type 055) ou américains (Zumwalt). Sa silhouette massive le rend détectable à plusieurs centaines de kilomètres. Dans les conflits contemporains, où des drones navals ukrainiens ont coulé plusieurs navires russes en mer Noire pour quelques dizaines de milliers d'euros, ce point de défaillance unique représente un pari économique hasardeux.
Impact sur l'économie de défense russe : quels arbitrages futurs ?
Le budget militaire russe, estimé à 110 milliards d'euros en 2026, consacre environ 4 % de ses ressources à ce seul navire sur trois décennies. Ces fonds auraient pu financer la construction de 15 frégates modernes de classe Grigorovitch ou 45 corvettes Karakurt, multipliant les capacités opérationnelles. La concentration des moyens sur un projet pharaonique révèle les limites de la stratégie d'investissement russe en matière navale. Les sanctions occidentales restreignent l'accès aux technologies de pointe, obligeant Moscou à moderniser des plateformes vieillissantes plutôt qu'à concevoir des navires de nouvelle génération. Le retour du Nakhimov à Severomorsk, port abritant le quartier général de la Flotte du Nord et les sous-marins nucléaires stratégiques, traduit une volonté de renforcer la présence en Arctique, mais à quel prix ?
L'Admiral Nakhimov incarne le paradoxe des investissements militaires surdimensionnés : une puissance de feu inégalée associée à des vulnérabilités structurelles qui compromettent sa valeur opérationnelle réelle. Les dérapages budgétaires de cette ampleur interrogent sur la gouvernance des grands projets de défense dans un environnement économique contraint.
