IA : l’Europe mesure son empreinte carbone pendant que l’Amérique domine le marché

Neuf géants européens lancent GenAI Footprint pour mesurer l’empreinte carbone de l’IA générative. Mais alors que ChatGPT capte déjà 80% du marché mondial, cette initiative arrive après la bataille. L’Europe calcule son impact environnemental pendant que l’Amérique et l’Asie dominent technologiquement.

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By Adélaïde Motte Published on 9 juillet 2026 14h15
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IA : l’Europe mesure son empreinte carbone pendant que l’Amérique domine le marché - © Economie Matin

Neuf géants européens viennent de lancer GenAI Footprint, un outil open source destiné à quantifier l'impact environnemental de l'intelligence artificielle générative. Une initiative louable, portée par La Poste, Publicis Groupe, AXA, Orange ou encore L'Oréal. Sauf qu'elle arrive à un moment où ChatGPT capte déjà 80% des utilisateurs mondiaux. Pendant que l'Europe calcule, mesure et régule, les États-Unis et la Chine ont déjà franchi la ligne d'arrivée technologique.

Le timing fatidique : quand l'Europe arrive après la bataille

ChatGPT à 80% : le marché déjà verrouillé par les géants américains

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Laure de La Raudière, présidente de l'Arcep, l'a rappelé lors d'une audition parlementaire en juin 2024 : ChatGPT représente 80% des usages d'intelligence artificielle générative dans le monde. OpenAI, Google avec Gemini, Microsoft avec Copilot : la domination américaine est écrasante. Les acteurs asiatiques, Alibaba et Baidu en tête, se partagent l'essentiel du reste. Les champions européens ? Absents du podium. Hugging Face, seule startup du Vieux Continent dans l'alliance GenAI Footprint, pèse peu face aux mastodontes d'outre-Atlantique.

Cette concentration du marché ne relève pas du hasard. Elle résulte d'investissements colossaux, d'une capacité d'infrastructure sans équivalent et d'une approche pragmatique du déploiement technologique. Pendant que l'Europe débattait de l'AI Act et des garde-fous éthiques, les Américains entraînaient des modèles toujours plus puissants. Le résultat ? Un verrouillage quasi total du marché, avec des barrières à l'entrée devenues insurmontables pour tout nouvel acteur, européen ou non. La dépendance technologique européenne s'aggrave chaque jour.

GenAI Footprint : une initiative de rattrapage tardif

Lancé officiellement lors de VivaTech 2025, GenAI Footprint ambitionne de combler un vide : l'absence de données fiables sur l'empreinte carbone de la génération d'images et de vidéos par IA. Agathe Bousquet, présidente de Publicis Groupe en France, justifie l'initiative : "Limiter l'impact de notre secteur sur l'environnement est une priorité. Depuis l'accélération de l'IA, nous faisons face à des lacunes en termes de calculs." La méthodologie, développée par Sasha Luccioni et son Sustainable AI Group, contourne l'opacité des modèles fermés via des simulations de Monte Carlo.

L'outil sera intégré dans EcoLogits et e-footprint, deux plateformes de mesure environnementale. Les données produites seront gratuites et accessibles à tous. L'ADEME soutient le consortium. Sur le papier, tout semble vertueux. Sauf que mesurer l'impact environnemental d'une technologie qu'on ne produit pas relève d'un paradoxe cruel. L'Europe se dote d'outils de mesure pendant que les acteurs dominants, américains et asiatiques, continuent d'innover et d'étendre leur emprise sans communiquer sur leurs propres impacts.

Le paradoxe européen : responsabilité climatique et dépendance technologique

415 TWh consommés, 0% de part de marché européenne

La consommation énergétique mondiale de l'intelligence artificielle a atteint 415 térawattheures fin 2024, selon Florence Colombo-Fouquet, vice-présidente ESG d'ENGIE. Un chiffre supérieur à la consommation électrique annuelle de la France. Les projections tablent sur 1 000 TWh d'ici 2030. L'empreinte carbone des centres de données a bondi de 23% en 2024, après une hausse de 14% l'année précédente. Ces chiffres vertigineux témoignent d'une explosion sans précédent.

Laure de La Raudière qualifie les modèles d'IA générative d'"ogres de consommation électrique". Elle dénonce également le manque de transparence des grands fournisseurs, "très avares en données précises sur leurs véritables impacts environnementaux". Résultat : l'Europe subit de plein fouet une double peine. Elle consomme massivement des services d'IA produits ailleurs, sans contrôle sur leur empreinte réelle, tout en renonçant à développer ses propres champions technologiques. La part de marché européenne dans l'IA générative frôle le zéro absolu.

Vers un avenir de dépendance énergétique et technologique

1 000 TWh en 2030 : qui fournira l'électricité, qui fournira l'IA ?

La projection de 1 000 TWh de consommation énergétique pour l'IA d'ici 2030 soulève une question vertigineuse : qui produira cette électricité, et pour alimenter quelles infrastructures ? Les centres de données américains et asiatiques monopolisent déjà les capacités mondiales. L'Europe, elle, peine à sécuriser son approvisionnement énergétique de base. Les tensions sur les matières premières ajoutent une couche supplémentaire de fragilité.

Pendant ce temps, certains experts relativisent l'impact environnemental de l'IA, arguant que les data centers ne représentent que 2% de la consommation électrique française. Un chiffre rassurant, mais qui masque une dynamique explosive. La croissance exponentielle de l'IA pourrait rapidement faire basculer ces proportions. Et si l'Europe ne produit pas l'IA qu'elle consomme, elle subira cette croissance sans en tirer aucun bénéfice économique.

GenAI Footprint cristallise une ironie tragique : l'Europe excelle dans l'analyse de ses faiblesses, mais échoue à les corriger. Elle mesure l'empreinte carbone d'une révolution technologique qu'elle observe de loin, en spectatrice lucide mais impuissante. Pendant que neuf groupes européens calculent des grammes de CO2, ChatGPT continue d'entraîner des millions d'utilisateurs dans son écosystème. La responsabilité climatique européenne risque de devenir l'alibi d'un décrochage industriel irréversible. Reste à savoir si, dans dix ans, on célébrera cette rigueur environnementale ou si on la considérera comme l'épitaphe d'une puissance technologique disparue.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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