Près de huit Français sur dix jugent les droits de succession trop élevés. Pourtant, 72 % n’entreprennent aucune démarche pour préparer leur transmission, alors que 9 000 milliards d’euros vont changer de mains dans les prochaines années. Une enquête Inovea-Discurv révèle un paradoxe massif : l’inquiétude fiscale coexiste avec une inertie généralisée.
Succession : 72 % des Français n’anticipent rien malgré 9 000 milliards en jeu

Le plus grand transfert de patrimoine de l'histoire, sans mode d'emploi
Voici un chiffre qui devrait faire réfléchir : 9 000 milliards d'euros vont passer d'une génération à l'autre dans les années qui viennent. C'est le plus important transfert de patrimoine que la France ait jamais connu. Et pourtant, selon une étude menée par l'institut Discurv pour Inovea auprès de 1 000 Français en juin 2026, 72 % d'entre eux n'ont entrepris strictement aucune démarche pour préparer leur succession. Aucune. Ni testament, ni donation, ni consultation d'un notaire ou d'un conseiller. Rien.
Le paradoxe ne s'arrête pas là. Ces mêmes Français sont 79 % à estimer que les héritages sont trop taxés. Autrement dit, ils jugent l'impôt confiscatoire, mais ne font rien pour en limiter l'impact. Pire encore : 70 % redoutent les conséquences financières d'une succession mal préparée pour leurs proches. Ils savent donc qu'il y a un problème. Ils en mesurent les risques. Mais ils ne bougent pas.
Procrastination ou déficit d'information ?
Pourquoi un tel immobilisme ? La première explication tient à la psychologie humaine. Un tiers des Français (34 %) considèrent qu'ils ont encore le temps. Chez les moins de 35 ans, cette proportion grimpe à 52 %. On repousse, on se dit qu'on verra plus tard, qu'on n'est pas concerné tout de suite. Le sujet de la mort reste un tabou, et la succession en hérite directement.
Mais ce n'est pas tout. Un quart des sondés (25 %) estiment qu'ils ne possèdent pas assez de patrimoine pour que la question mérite d'être posée. Erreur classique. Anticiper sa succession, ce n'est pas réservé aux grandes fortunes. C'est aussi protéger son conjoint, éviter qu'un bien immobilier tombe en indivision conflictuelle, ou encore faciliter les démarches administratives de ses enfants. Or beaucoup de Français continuent d'associer la transmission à une préoccupation de riches.
Le troisième frein, et sans doute le plus structurel, c'est le manque d'information. Six Français sur dix (61 %) ne se sentent pas suffisamment armés pour prendre les bonnes décisions en matière de succession. Plus révélateur encore : 45 % ignorent qu'il existe des dispositifs permettant de réduire légalement les droits de succession. Autrement dit, près d'un Français sur deux ne sait même pas qu'il est possible d'agir.
Un lien direct entre information et action
L'étude met d'ailleurs en évidence un lien mécanique entre niveau d'information et anticipation. Parmi les Français qui ne se sentent pas du tout informés, 89 % n'ont entrepris aucune démarche. Soit près de vingt points de plus que la moyenne nationale. En réalité, l'inertie n'est pas seulement une question de procrastination ou de tabou : elle est aussi le produit d'un déficit éducatif.
Seuls 19 % des Français ont déjà consulté un professionnel pour les accompagner. Notaire, conseiller en gestion de patrimoine, avocat : les interlocuteurs existent, mais ils ne sont sollicités que par une minorité. Le reste navigue à vue, ou ne navigue pas du tout.
Un enjeu de pédagogie nationale
Emmanuel Hardy, président d'Inovea, le dit sans détour : « Nous sommes au pied d'un mur démographique. Pourtant, beaucoup de familles continuent de considérer la succession comme un sujet lointain ou réservé aux grandes fortunes. Anticiper sa transmission, ce n'est pas programmer sa disparition : c'est protéger les siens, leur épargner des complications inutiles et léguer dans les meilleures conditions. »
Le diagnostic est juste. Reste à savoir qui doit prendre en charge cette mission d'information. Les pouvoirs publics ? Les notaires ? Les banques ? Les conseillers en gestion de patrimoine ? Probablement un peu de tout cela. Mais force est de constater qu'aujourd'hui, aucun acteur ne joue pleinement ce rôle de prévention à grande échelle.
L'urgence n'est plus seulement fiscale ou juridique, elle est éducative. À l'image de ce qui a été fait en santé publique, il faudrait faire de l'anticipation successorale un sujet de pédagogie collective. Informer plus tôt, sensibiliser davantage, guider les ménages en amont. Sinon, ce transfert historique de 9 000 milliards d'euros se fera dans la douleur : fiscale, administrative, et souvent familiale.
Une bombe à retardement sociale
Car au-delà des chiffres, c'est une bombe à retardement sociale qui se prépare. Des successions mal préparées, ce sont des familles qui se déchirent, des biens vendus à la hâte, des droits de succession qui explosent faute d'optimisation légale, des conjoints survivants fragilisés. Tout cela est évitable. Mais encore faut-il que les Français sachent qu'ils peuvent agir, et comment.
Le paradoxe est là : on se plaint de la fiscalité, on redoute les conséquences, mais on ne fait rien. Parce qu'on ne sait pas, parce qu'on pense que ce n'est pas pour nous, parce qu'on a peur d'y penser. Résultat : l'inaction devient la norme, et le coût de cette inaction sera payé par les héritiers.