Quantique : la France rate le train de 13 milliards d’euros (et ses marchés de capitaux aussi)

Alors que le marché quantique mondial bondit vers 13 milliards d’euros d’ici 2035, la France investit 1,8 milliard mais peine à mobiliser ses capitaux privés. La Cour des comptes tire la sonnette d’alarme : aucune des 11 entreprises quantiques cotées en bourse n’est européenne, symptôme d’une défaillance structurelle des marchés financiers du continent.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 20 juillet 2026 11h30
Quantique : la France rate le train de 13 milliards d'euros (et ses marchés de capitaux aussi)
Quantique : la France rate le train de 13 milliards d'euros (et ses marchés de capitaux aussi) - © Economie Matin

Alors que le marché mondial de l'informatique quantique pourrait exploser de 1,1 milliard d'euros en 2025 à 13 milliards en 2035, la France investit timidement tandis que ses entreprises peinent à trouver des capitaux privés. Aucune des 11 sociétés quantiques cotées en bourse mondialement n'est européenne. Le 19 juillet 2026, la Cour des comptes a publié un rapport cinglant sur l'insuffisance des investissements français en technologie quantique. Un constat alarmant pour une filière stratégique où la compétition mondiale s'intensifie.

Un marché en explosion : de 1,1 à 13 milliards d'euros en dix ans

Les projections : où se situe réellement le potentiel économique

Le marché de l'informatique quantique représente aujourd'hui 1,1 milliard d'euros. Les analystes projettent une croissance fulgurante, avec un marché compris entre 8,7 et 13 milliards d'euros d'ici 2035. Un taux de croissance annuel moyen dépassant 25 % sur dix ans. Les applications commerciales toucheront la conception de médicaments, l'optimisation logistique, la cryptographie et la découverte de nouveaux matériaux. Les ordinateurs quantiques promettent de résoudre en quelques heures des calculs nécessitant plusieurs siècles aux supercalculateurs classiques. Leur principe repose sur la superposition d'états des qubits, explorant simultanément toutes les solutions possibles. Un avantage compétitif décisif pour les secteurs pharmaceutiques, financiers et industriels.

Qui capture la valeur aujourd'hui ? L'absence totale d'Européens sur les bourses

La Cour des comptes pointe un chiffre accablant : « Parmi les 11 entreprises d'informatique quantique cotées en bourse, aucune n'est européenne ». Les sociétés américaines (IonQ, Rigetti, D-Wave) et chinoises dominent les marchés financiers. Elles lèvent des centaines de millions de dollars auprès d'investisseurs institutionnels. Les start-up européennes, malgré leur excellence technique, restent confinées aux tours de financement privés, limités en volume. Résultat : la valeur créée par l'innovation européenne s'évapore vers d'autres continents. Les entreprises françaises risquent d'être rachetées par des acteurs étrangers avant d'atteindre la maturité boursière.

Les investissements français : 1,8 milliard d'euros, est-ce suffisant ?

Budget public vs fonds privés : le déséquilibre français

La France a lancé en 2021 une stratégie nationale quantique dotée de 1,8 milliard d'euros pour la période 2021-2025. Sur ce montant, 1,5 milliard provient de fonds publics. Le secteur privé n'apporte que 300 millions d'euros, soit 17 % du total. Un ratio déséquilibré comparé aux États-Unis où les capitaux privés représentent 60 % des investissements quantiques. La Cour des comptes souligne que « la mobilisation de capitaux français et européens devient indispensable pour assurer la montée en puissance des entreprises ». Sans capitaux privés massifs, les start-up françaises resteront dépendantes des subventions publiques, un modèle économiquement insoutenable au-delà de 2030.

Aux États-Unis, 2 milliards de dollars en mai 2026

Le 21 mai 2026, le Congrès américain a voté une enveloppe de 2 milliards de dollars pour neuf entreprises quantiques. Le lendemain, Emmanuel Macron annonçait 1 milliard d'euros supplémentaire jusqu'à 2030. Une réponse rapide mais insuffisante face à la puissance de feu américaine. Les États-Unis disposent d'un écosystème mature : fonds de capital-risque spécialisés, accès aux marchés boursiers, partenariats industriels avec Google, IBM ou Amazon. La Chine, de son côté, investit massivement via des programmes d'État non publics. La France cumule 2,8 milliards d'euros sur neuf ans, contre des dizaines de milliards outre-Atlantique et en Asie. L'écart se creuse dangereusement. Il est crucial de comprendre les enjeux de souveraineté numérique dans ce contexte.

Pourquoi les marchés de capitaux européens abandonnent le quantique

L'absence d'entreprises européennes cotées en bourse reflète une défaillance structurelle des marchés de capitaux européens. Les investisseurs institutionnels européens privilégient les valeurs établies, délaissant les technologies de rupture. Les fonds de pension américains investissent 3 % de leurs actifs dans le capital-risque technologique, contre 0,5 % en Europe. Les introductions en bourse (IPO) sur Euronext ou Deutsche Börse peinent à lever des montants significatifs pour des sociétés pré-profitables. Les start-up quantiques françaises se tournent alors vers le Nasdaq, perdant leur ancrage européen. La Cour des comptes déplore un cercle vicieux : sans entreprises cotées, pas d'appétit des investisseurs. Sans investisseurs, pas de cotation.

La Cour des comptes recommande de privilégier les avances remboursables plutôt que les subventions à fonds perdus. Un mécanisme plus vertueux : l'entreprise rembourse l'aide publique en cas de succès commercial, réalimentant ainsi le fonds d'investissement. Les subventions actuelles créent une dépendance sans incitation à la rentabilité. Les avances remboursables responsabilisent les entrepreneurs et préservent l'argent public. Plusieurs pays nordiques appliquent ce modèle avec succès. La France pourrait s'inspirer du Fonds européen d'investissement (FEI) qui combine garanties publiques et co-investissements privés. Un levier pour débloquer les 10 milliards d'euros nécessaires d'ici 2035 selon les estimations sectorielles.

Les cinq start-up françaises : des pépites sans acquéreurs européens

Alice & Bob, C12, Pasqal, Quobly, Quandel : les prétendants français

Cinq start-up françaises participent au programme Proqcima pour fabriquer un ordinateur quantique tolérant aux fautes. Alice & Bob développe des qubits à correction d'erreur intrinsèque. C12 utilise des nanotubes de carbone pour stabiliser les qubits. Pasqal s'appuie sur les atomes froids. Quobly et Quandel explorent d'autres architectures prometteuses. Trois d'entre elles ont atteint un stade de maturité technologique les plaçant aux portes de la commercialisation. Elles emploient 300 personnes et ont levé 150 millions d'euros depuis 2020. Leur excellence scientifique est reconnue internationalement. Pourtant, elles peinent à lever des tours de financement de série B et C, nécessaires pour industrialiser leur production et conquérir des clients internationaux.

Le risque du rachat : comment éviter une délocalisation de la valeur

Sans capitaux européens, ces pépites françaises attirent l'attention d'investisseurs américains et asiatiques. Le risque de rachat par des géants technologiques étrangers devient réel. Google, IBM ou Alibaba pourraient acquérir ces sociétés pour intégrer leurs technologies. La France perdrait alors le contrôle d'actifs stratégiques et les emplois qualifiés associés. La Cour des comptes insiste sur la nécessité de créer des champions européens autonomes. Des partenariats européens coordonnés, à l'image d'Airbus, pourraient mutualiser les investissements et créer une masse critique. La France dispose d'un avantage comparatif avec son mix énergétique nucléaire et renouvelable, crucial pour alimenter les futurs ordinateurs quantiques gourmands en électricité. Un atout à valoriser pour attirer des investissements industriels durables. L'exemple de la stratégie japonaise en matière d'innovation technologique pourrait inspirer l'approche française.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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