Le tribunal de commerce de Toulouse a rejeté le 27 juillet 2026 l’offre de reprise de Fibre Excellence portée par Matthieu Pigasse, faute de soutien de l’État. La liquidation du site de Tarascon et le sursis accordé à Saint-Gaudens jusqu’à fin août actent la disparition des deux derniers grands producteurs français de pâte à papier, symbole d’un déclin industriel de vingt ans.
Fibre Excellence : le tribunal écarte le projet Pigasse

Le tribunal de commerce de Toulouse a prononcé le 27 juillet 2026 le rejet de l'offre de reprise de Fibre Excellence portée par le financier Matthieu Pigasse. Faute de conditions suspensives levées, le tribunal a simultanément ordonné la liquidation du site de Tarascon et accordé un sursis jusqu'à fin août pour Saint-Gaudens, où un industriel anonyme a déposé une lettre d'intention. Au-delà du sort des 670 salariés, la décision entérine la disparition programmée des deux derniers grands producteurs français de pâte à papier, symptôme d'un effondrement industriel qui s'étale sur vingt ans.
Le tribunal confirme l'effondrement de la filière papetière française
L'audience du 27 juillet à Toulouse a scellé le destin de Fibre Excellence en quelques heures. Me Christophe Clerc, avocat du CSE, résume la situation sans détour : « Les conditions suspensives n'étant pas levées, l'offre est irrecevable. » L'offre de Matthieu Pigasse, qui mobilisait 90 millions d'euros, reposait sur trois aides d'État jugées indispensables : une réduction du coût de l'électricité, un approvisionnement en bois ONF subventionné et la réintégration dans le système européen des quotas carbone. Le gouvernement a refusé net. Roland Lescure, ministre de l'Économie, justifie : « Je souhaite qu'on ait des repreneurs sérieux, qui s'investissent dans les entreprises sur la base de plans d'affaires sérieux, avec un engagement réel des investisseurs aux côtés de l'État. » Une position qui traduit la méfiance de Bercy envers un montage financier jugé trop dépendant de l'argent public.
Deux décennies de déclin : des coûts énergétiques insoutenables
La chute de Fibre Excellence s'inscrit dans une trajectoire longue. Depuis 2008, l'entreprise subit la hausse continue des coûts énergétiques, particulièrement lourds pour une industrie qui consomme massivement électricité et gaz. La concurrence internationale, notamment scandinave et nord-américaine, bénéficie de tarifs énergétiques bien inférieurs. Les usines françaises, vieillissantes, peinent à moderniser leurs outils sans investissements massifs. Jackson Wijaya, actionnaire indonésien entré au capital en 2017, a injecté près de 300 millions d'euros en vain. Au printemps 2026, il jette l'éponge, refusant d'alimenter davantage un puits sans fond. Le redressement judiciaire intervient fin avril, confirmant l'incapacité du groupe à maintenir son équilibre financier. L'usine Chapelle Darblay, autre symbole papetier français, a connu un sort similaire, illustrant la fragilité structurelle du secteur.
L'offre Pigasse : 90 millions d'euros insuffisants sans soutien d'État
Matthieu Pigasse, banquier reconverti dans les opérations de restructuration industrielle, avait présenté une offre soutenue par les régions Occitanie et Provence-Alpes-Côte d'Azur, ainsi que par les syndicats CGT, CFDT et FO. Les 90 millions d'euros annoncés devaient financer la relance des deux sites, à condition que l'État accepte de compenser les handicaps compétitifs français. Mais Bercy n'a pas suivi. Le refus des aides révèle un durcissement de la doctrine gouvernementale : plus question de subventionner sans garantie de viabilité à long terme. Le ministre Lescure a jugé l'offre « pas au niveau », une formule qui traduit l'exigence d'un plan industriel robuste, indépendant des béquilles publiques. Le tribunal, constatant l'irrecevabilité technique, n'a eu d'autre choix que de rejeter l'offre.
Tarascon liquidée, Saint-Gaudens en sursis : fragmenter pour survivre
La décision du tribunal scinde le destin des deux usines. Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, est liquidée immédiatement, condamnant 270 emplois. Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, bénéficie d'un sursis jusqu'à fin août grâce à la lettre d'intention d'un industriel anonyme. Sébastien Oustric, représentant CGT, tempère les espoirs : « Il y a un nouvel industriel qui a fait une lettre d'intention qui donne une caution de deux millions d'euros pour gagner du temps. Mais rien n'est fait. » L'identité du repreneur demeure inconnue, alimentant les spéculations. Certains évoquent un acteur étranger, d'autres un fonds spécialisé dans le recyclage papetier. Cette fragmentation géographique illustre une stratégie de sauvetage partiel, où seul le site jugé viable économiquement survit. Les salariés, qui occupent les deux usines depuis le 21 juillet, oscillent entre colère et résignation.
Vers une dépendance accrue aux importations de pâte à papier
La disparition de Fibre Excellence modifie profondément la carte industrielle française. Les deux usines produisaient ensemble près de 450 000 tonnes de pâte à papier annuelles, approvisionnant les papeteries et cartonneries hexagonales. Leur fermeture transfère mécaniquement cette production vers l'étranger, principalement la Scandinavie, le Portugal et l'Amérique du Nord. La France, déjà importatrice nette de pâte à papier depuis 2015, accentue sa dépendance. Les coûts logistiques augmentent, pénalisant les acteurs en aval de la filière. Les imprimeurs, conditionneurs et fabricants de carton devront absorber des hausses de prix ou délocaliser à leur tour. Ce basculement fragilise l'ensemble de la chaîne de valeur papetière, déjà malmenée par la numérisation et la montée des emballages alternatifs.
Les deux derniers géants français disparaissent : quel impact sur la chaîne d'approvisionnement ?
Fibre Excellence représentait l'un des rares maillons intégrés de la filière bois-papier en France. La disparition de Saint-Gaudens et Tarascon prive les sylviculteurs du Sud-Ouest et du Sud-Est de débouchés majeurs. Les forêts de pins maritimes et de résineux, destinées à alimenter les usines, perdent leur valorisation industrielle locale. Les exploitants forestiers devront exporter leur bois brut ou le vendre à des tarifs déprimés. Comme dans d'autres secteurs industriels, la perte de compétitivité se traduit par un recul de la souveraineté productive. Les emplois indirects, estimés à plusieurs milliers dans le transport, la maintenance et la fourniture d'intrants, disparaissent également. L'avenir du site de Saint-Gaudens reste suspendu à la capacité du mystérieux industriel à convaincre avant fin août.
300 millions d'euros perdus : les leçons d'un investissement indonésien raté
L'échec de Jackson Wijaya pose une question centrale : pourquoi un investisseur étranger, pourtant expérimenté dans la pâte à papier, a-t-il échoué en France ? Les 300 millions d'euros engloutis depuis 2017 n'ont pas suffi à compenser les handicaps structurels. Les coûts énergétiques français, parmi les plus élevés d'Europe pour l'industrie lourde, ont sapé toute tentative de rentabilité. Les normes environnementales, plus strictes qu'ailleurs, ont alourdi les investissements nécessaires. Wijaya a finalement préféré couper ses pertes plutôt que de poursuivre une bataille perdue d'avance. Son retrait illustre la difficulté à attirer des capitaux industriels dans un secteur jugé condamné. Les candidats à la reprise se raréfient, et seuls des acteurs disposant d'une stratégie de niche, comme le recyclage ou la production de pâtes spécialisées, peuvent encore envisager une activité viable. Le tribunal de commerce, en rejetant Pigasse, a implicitement validé ce constat : sans rupture technologique ou commerciale, la pâte à papier française n'a plus d'avenir.
En résumé : Le rejet de l'offre Pigasse par le tribunal de Toulouse marque une étape décisive dans le démantèlement de l'industrie papetière française. La liquidation de Tarascon et le sursis précaire de Saint-Gaudens illustrent l'incapacité du secteur à survivre sans soutien public massif. La France perd ses derniers bastions de production de pâte à papier, accentuant sa dépendance aux importations et fragilisant toute la filière bois-papier. Reste à savoir si l'industriel anonyme parviendra à sauver Saint-Gaudens d'ici fin août, ou si les 400 emplois restants rejoindront les 270 de Tarascon dans les statistiques du chômage industriel.