La faisselle Rians, icône du rayon frais dans nos supermarchés depuis des décennies, va rejoindre l'empire Lactalis. Derrière cette acquisition discrète se cache un phénomène qui devrait nous alerter collectivement : la France continue de laisser filer ses champions familiaux, faute d'avoir créé les conditions de leur pérennité. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix politique.
72 %
C'est la part des entreprises familiales françaises qui disparaissent ou changent de mains lors de la transmission, faute de conditions fiscales favorables à la continuité capitalistique.
La France ne sait pas garder ce qu'elle construit
L'entreprise Triballat, c'est une histoire comme la France en produit encore, heureusement : une société familiale, ancrée dans le Cher depuis des générations, 17 sites de production, des milliers d'emplois directs et indirects, et une marque connue de tous les Français. Rians, c'est la crème fraîche du dimanche, la faisselle des enfants, le fromage blanc du régime de janvier.
Et pourtant, la voilà qui entre en négociations exclusives avec Lactalis, le géant mondial du lait basé à Laval. Ce n'est pas un drame en soi : Lactalis est une entreprise française, elle aussi familiale, et diablement efficace. Mais c'est un symptôme. Encore un.
Force est de constater que la France souffre d'un mal chronique et bien documenté : l'incapacité à maintenir ses entreprises familiales de taille intermédiaire dans le giron de leurs fondateurs. À chaque génération, la question de la transmission se pose dans les mêmes termes douloureux — et souvent, la réponse est la même : vendre plutôt que transmettre.
La fiscalité, ennemie silencieuse des entrepreneurs
Pourquoi vend-on ? Pas nécessairement parce que les héritiers manquent de motivation ou de compétence. Mais parce que le droit français de succession, combiné à l'imposition sur les donations, transforme la transmission d'une entreprise en véritable parcours du combattant financier.
Je pense que beaucoup de Français ne réalisent pas à quel point les droits de succession peuvent mettre en péril une entreprise saine. Quand une famille doit mobiliser des dizaines — voire des centaines — de millions d'euros pour simplement conserver ce que ses aïeux ont bâti, la tentation de vendre à un grand groupe devient irrésistible. Ce n'est pas de la cupidité. C'est de la survie.
Regardons nos voisins : l'Allemagne a construit sa puissance industrielle sur les *Mittelstand*, ces entreprises familiales de taille intermédiaire qui constituent l'épine dorsale de son économie. La Suisse et les Pays-Bas ont, eux aussi, su créer des dispositifs fiscaux permettant à ces pépites de traverser les générations. En France, on préfère taxer puis subventionner — c'est notre marque de fabrique nationale. On prend d'une main ce qu'on distribue de l'autre, en perdant 30 % au passage dans les frais de gestion de l'État.
Arrêtons de pleurer nos fleurons après les avoir poussés dehors
Il ne s'agit pas ici de blâmer la famille Triballat, qui a certainement pris la décision qui s'imposait à elle dans le cadre légal existant. Il s'agit de pointer la responsabilité de ceux qui font les lois.
À chaque rachat d'un fleuron français par un concurrent étranger ou un fonds d'investissement, les politiques se lamentent. Certains crient à la "prédation capitaliste". D'autres réclament des commissions parlementaires. Mais personne ne s'attaque à la racine du problème : notre régime fiscal est structurellement hostile à la transmission et à la durée.
La vraie question n'est pas de savoir si Lactalis fera de bonnes faisselles. C'est de savoir combien d'autres Triballat nous allons perdre avant que l'on daigne réformer sérieusement la fiscalité des entreprises familiales. La réponse, si rien ne change, est simple : beaucoup trop.

