Le consortium Eni-TotalEnergies investit 2 milliards de dollars dans le champ gazier Cronos pour approvisionner l’Europe dès mars 2028. Un projet économiquement modeste pour Chypre, mais stratégique pour diversifier les sources d’approvisionnement européennes après la guerre en Ukraine.
Gaz chypriote : 2 milliards investis pour livrer l’Europe dès 2028

Le consortium Eni-TotalEnenergies vient d'enclencher un investissement de 2 milliards de dollars pour exploiter le champ gazier Cronos, au large de Chypre. Objectif : approvisionner l'Europe en gaz naturel dès mars 2028, dans un contexte où la guerre en Ukraine pousse les États membres à multiplier les sources d'approvisionnement. Avec 84,9 milliards de mètres cubes de réserves identifiées, le projet représente une opportunité économique limitée pour Nicosie, mais une alternative stratégique pour Bruxelles.
Un investissement de 2 milliards de dollars pour réduire les coûts énergétiques
Le champ Cronos, situé dans la zone économique exclusive chypriote, fait l'objet d'une décision d'investissement finale validée en juillet 2026 par Eni et TotalEnergies. Le montant engagé, 2 milliards de dollars (1,73 milliard d'euros), finance principalement la construction d'un pipeline de 105 kilomètres reliant Cronos au gisement égyptien de Zohr. Selon les déclarations du ministre chypriote de l'Énergie Michalis Damianos, le calendrier prévoit un démarrage des travaux fin 2026 pour une mise en service au premier trimestre 2028.
Le consortium Eni-TotalEnergies mise sur la rentabilité rapide
L'architecture du projet repose sur une logique de mutualisation des infrastructures existantes. Le gaz extrait à Cronos sera acheminé vers Zohr, où Eni exploite déjà des installations de traitement et de liquéfaction. Une fois liquéfié, le gaz naturel liquéfié (GNL) sera transporté par méthaniers vers les terminaux européens. Le coût de 2 milliards représente environ la moitié des investissements nécessaires au développement d'autres gisements chypriotes, comme Glaucus ou Pegasus, dont les réserves combinées atteignent 195 milliards de mètres cubes mais exigent des infrastructures autonomes. La stratégie du consortium privilégie donc la rentabilité immédiate à l'exploitation de réserves plus volumineuses mais plus coûteuses.
Chypre : des revenus limités, mais une entrée dans l'économie de l'énergie
Michalis Damianos tempère les attentes financières : « Nos revenus en tant que pays ne seront pas énormes, donc l'importance ne réside pas dans l'argent, mais dans le fait que nous commençons à devenir producteurs et à mettre en service notre premier gaz naturel. » Les 84,9 milliards de mètres cubes de Cronos représentent un volume modeste comparé aux géants gaziers mondiaux. À titre de comparaison, la Norvège exporte annuellement plus de 120 milliards de mètres cubes vers l'Europe. Néanmoins, l'entrée de Chypre dans le club des exportateurs d'hydrocarbures modifie son positionnement économique régional et ouvre la voie à l'exploitation ultérieure des champs Glaucus, Pegasus et Aphrodite, dont les décisions d'investissement sont attendues respectivement pour 2033 (ExxonMobil-QatarEnergy) et été 2027 (Chevron).
La guerre en Ukraine accélère la diversification énergétique européenne
Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, l'Union européenne a réduit de 80 % ses importations de gaz russe. Les approvisionnements alternatifs proviennent principalement de Norvège, d'Algérie, des États-Unis (GNL) et du Qatar. Le gaz chypriote s'inscrit dans cette dynamique de diversification, même si son poids quantitatif reste marginal. Michalis Damianos souligne : « C'est important pour l'Europe en ce moment à cause de la guerre en Ukraine, à cause de la situation au Moyen-Orient, que Chypre devienne une source alternative de gaz. »
Réduire la dépendance au gaz russe : une urgence économique
L'arrêt progressif des livraisons russes a provoqué une flambée des prix du gaz sur les marchés européens. Entre 2021 et 2022, le prix du mégawattheure (MWh) a bondi de 50 euros à plus de 300 euros au plus fort de la crise. Bien que les cours aient reflué depuis, la volatilité demeure élevée. Chaque nouvelle source d'approvisionnement contribue à stabiliser les marchés et à limiter les pressions inflationnistes sur les ménages et les entreprises. Le projet Cronos, bien que modeste, participe à cette logique de sécurisation des flux. Les politiques énergétiques européennes continuent d'ailleurs de peser lourdement sur les finances publiques, comme le montrent les dispositifs d'aide aux carburants.
Stabilisation des prix : enjeu majeur pour les consommateurs et les entreprises
L'arrivée de gaz chypriote en 2028 ne révolutionnera pas l'équilibre offre-demande européen, mais elle envoie un signal aux marchés : de nouvelles capacités de production se mettent en place en Méditerranée orientale. Les analystes anticipent que la multiplication de projets similaires (Israël, Égypte, Liban) pourrait offrir à l'Europe un approvisionnement régional de 30 à 40 milliards de mètres cubes annuels d'ici 2035. Pour les industries énergivores (chimie, sidérurgie, verre), la prévisibilité des prix constitue un facteur de compétitivité déterminant. La diversification des sources énergétiques reste d'ailleurs un défi constant, comme l'illustrent les difficultés récurrentes du parc nucléaire français.
2028 : le calendrier clé pour les approvisionnements européens
Les travaux du pipeline Cronos-Zohr débuteront fin 2026 et dureront 18 mois, selon les prévisions d'Eni et TotalEnergies. Le premier flux de gaz devrait atteindre les installations égyptiennes au début 2028, permettant une mise sur le marché européen dès mars. Ce calendrier fait de Cronos le premier projet de Méditerranée orientale à alimenter directement les marchés européens, devançant les initiatives israéliennes et libanaises encore en phase d'étude.
Pipeline Cronos-Zohr : la stratégie low-cost chypriote
La distance de 105 kilomètres entre Cronos et Zohr permet de limiter les investissements en infrastructure sous-marine. Le pipeline utilisera des technologies éprouvées, réduisant les risques techniques et financiers. L'usine de liquéfaction de Damietta, en Égypte, dispose de capacités excédentaires qui accueilleront le gaz chypriote sans investissements supplémentaires majeurs. Le modèle économique repose donc sur l'optimisation des actifs existants, une approche pragmatique dans un secteur où les délais de retour sur investissement dépassent souvent 15 ans.
Vers une cascade de projets énergétiques en Méditerranée
Le succès de Cronos conditionne en partie le lancement des projets suivants. Chevron étudie le développement du champ Aphrodite, dont la décision finale est attendue pour l'été 2027. ExxonMobil et QatarEnergy préparent l'exploitation conjointe de Glaucus et Pegasus, avec une mise en production envisagée pour 2033. Parallèlement, Chypre avance sur le projet Great Seas Interconnector, une interconnexion électrique reliant l'île à la Grèce et, potentiellement, à Israël. Michalis Damianos précise : « C'est un projet très important pour l'Europe car il relie Chypre, qui est isolée, au réseau européen. L'idée est ensuite de se connecter avec Israël. » Toutefois, le financement de ce projet suscite des inquiétudes, avec un risque de surcoût de 63 % pour les consommateurs chypriotes d'électricité si les dépassements budgétaires se confirment.