Catastrophes naturelles : au moins 58 milliards de pertes non assurées

Les catastrophes naturelles ont causé 100 milliards de dollars de pertes économiques au premier semestre 2026, selon Swiss Re. Mais seuls 42 milliards ont été couverts par les assurances, laissant au moins 58 milliards à la charge des États et des particuliers.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 12 août 2026 5h29
Catastrophes Naturelles 2023 Premier Semestre Bilan Swiss Re
Catastrophes naturelles : au moins 58 milliards de pertes non assurées - © Economie Matin
11%En Europe, les pertes assurées liées aux incendies ont progressé de 8 % à 11 % par an en termes réels depuis 1970

Cent milliards de pertes économiques, 42 milliards seulement indemnisés

Les catastrophes naturelles ont provoqué 100 milliards de dollars de pertes économiques au premier semestre 2026, selon les estimations publiées mardi par le réassureur Swiss Re. Un chiffre en recul de plus d'un tiers par rapport aux 152 milliards enregistrés sur la même période en 2025, et inférieur de 10 % à la moyenne décennale. Pourtant, seuls 42 milliards de dollars ont été pris en charge par les assurances, laissant au moins 58 milliards de pertes à la charge des États, des collectivités et des particuliers.

La facture pour les assureurs représente le montant le plus faible constaté depuis le premier semestre 2020, soit une diminution de 16 % par rapport à la moyenne sur dix ans. Balz Grollimund, responsable de la couverture des catastrophes naturelles au sein du groupe suisse, invite toutefois à la prudence : "Un premier semestre moins coûteux ne signifie pas que le risque a disparu. Un ouragan, un tremblement de terre ou un incendie de forêt majeur peut rapidement changer la donne."

Un taux de couverture trompeur

Le taux d'indemnisation atteint 42 % des pertes économiques totales, un niveau supérieur à la moyenne trentenaire de 33 %. Plutôt qu'une amélioration structurelle de la protection mondiale, ce ratio traduit surtout la concentration géographique des sinistres dans des zones fortement assurées. L'exemple vénézuélien illustre cruellement la disparité : le séisme qui a frappé le pays a engendré environ 20 milliards de dollars de dégâts économiques, mais seule une fraction minime devrait être couverte par les assureurs, compte tenu du faible taux de pénétration de l'assurance dans le pays.

L'ampleur du fossé de protection entre économies développées et pays émergents se révèle ainsi dans toute son acuité. Alors que les États-Unis, l'Europe occidentale ou le Japon bénéficient d'une couverture assurantielle étendue, de vastes régions du globe restent exposées sans filet de sécurité financier. Les pertes non assurées pèsent directement sur les budgets publics, souvent déjà fragilisés, et sur les ménages contraints de puiser dans leur épargne ou de s'endetter pour reconstruire.

Les orages violents, premier poste de dépenses

Les tempêtes convectives sévères ont représenté à elles seules 28 milliards de dollars de frais pour les assureurs durant le premier semestre, confirmant leur statut de péril dominant. Aux États-Unis, l'activité orageuse est demeurée supérieure à la normale, mais la répartition géographique a joué en faveur d'une facture modérée. Relativement peu d'événements majeurs ont touché le Texas, les Grandes Plaines du Sud ou le Sud-Est, régions où la conjonction entre fréquence élevée et forte concentration d'actifs assurés génère habituellement les sinistres les plus lourds.

L'ampleur des pertes assurées ne dépend pas uniquement de l'intensité des phénomènes météorologiques, mais également de leur trajectoire. Un orage de même puissance causera des dommages bien différents selon qu'il traverse une zone rurale peu peuplée ou une agglomération urbaine densément bâtie et équipée. Les modèles de risque intègrent désormais ces paramètres avec une précision croissante, permettant aux réassureurs d'affiner leurs tarifications.

Incendies en Europe : une menace en pleine expansion

Les feux de forêt constituent le péril météorologique dont la croissance s'avère la plus rapide à l'échelle mondiale, alerte Swiss Re. En Europe, les pertes assurées liées aux incendies ont progressé de 8 % à 11 % par an en termes réels depuis 1970. Le continent enregistre aujourd'hui 64 % de journées chaudes supplémentaires, définies par une température maximale atteignant ou dépassant 30 degrés Celsius, par rapport aux années 1950.

Le mois de juin 2026 a battu des records de chaleur en Europe occidentale. Associées à une sécheresse persistante, ces conditions ont créé un environnement propice aux incendies de grande ampleur. La France et l'Espagne ont été frappées par des feux majeurs dès le mois de juillet, détruisant des milliers d'habitations, d'entreprises et d'infrastructures. Selon Artemis, spécialiste de la réassurance, ces événements témoignent de l'extension du risque incendie vers des régions historiquement moins exposées.

L'évolution du climat explique en partie la tendance. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), la hausse des températures accroît la probabilité de conditions favorables aux grands incendies dans le sud-ouest de l'Europe, avec un niveau de confiance moyen à élevé. Les modèles prévoient également l'extension vers des zones auparavant épargnées. À cela s'ajoutent des facteurs d'usage des sols : l'abandon agricole et le dépeuplement rural ont favorisé l'expansion forestière et l'accumulation de végétation sèche, augmentant la charge combustible et rendant les paysages plus inflammables.

Le second semestre concentre historiquement les sinistres majeurs

La relative modération du premier semestre ne préfigure en rien une année calme. Historiquement, 58 % de la facture annuelle mondiale des catastrophes naturelles pour les assureurs se concentre au second semestre, principalement en raison des ouragans de l'Atlantique Nord. Si les conditions El Niño tendent à freiner l'activité cyclonique atlantique, elles n'éliminent nullement le risque de frappe terrestre. Les données historiques montrent que 22 % des ouragans ayant touché les États-Unis depuis 1950 se sont produits durant des années El Niño.

Par ailleurs, El Niño peut modifier la dynamique des cyclones tropicaux dans le Pacifique central et oriental, tout en influençant les risques d'inondations, d'incendies et d'autres phénomènes extrêmes ailleurs sur le globe. Les prévisions indiquent un renforcement du phénomène jusqu'à la fin de 2026, avec une probabilité de 97 % qu'il persiste jusqu'au début de 2027. Les prévisions météorologiques pour les prochains mois nécessitent une vigilance accrue de la part des assureurs et des autorités.

Comme le souligne Insurance Business Magazine, un premier semestre calme ne constitue pas une preuve de diminution du risque. Les courtiers et assureurs doivent intégrer dans leurs analyses les tendances structurelles de long terme, notamment la croissance annuelle composée de 8 à 11 % des sinistres incendie, plutôt que de se fonder sur les seuls résultats semestriels.

Exposition croissante et coûts de reconstruction en hausse

Au-delà des variations saisonnières, les moteurs structurels de l'augmentation des sinistres demeurent inchangés. La croissance démographique et l'urbanisation conduisent à une exposition accrue dans les zones à risque. De plus en plus d'habitations, d'entreprises et d'infrastructures sont construites dans des régions vulnérables aux ouragans, inondations, séismes ou incendies. La tendance amplifie mécaniquement le montant des dommages potentiels, indépendamment de l'évolution de la fréquence ou de l'intensité des phénomènes naturels.

Parallèlement, les coûts de reconstruction progressent sous l'effet de l'inflation des matériaux de construction, de la pénurie de main-d'œuvre qualifiée dans certaines régions et de l'évolution des normes techniques. Reconstruire à l'identique coûte aujourd'hui sensiblement plus cher qu'il y a dix ou vingt ans. L'inflation des valeurs assurées se répercute directement sur les montants d'indemnisation versés par les compagnies.

Swiss Re insiste sur la nécessité de renforcer la résilience et de réduire les risques sous-jacents pour maintenir l'accessibilité et la disponibilité de l'assurance. Sans mesures préventives, la spirale combinant exposition croissante, coûts en hausse et multiplication des événements extrêmes pourrait rendre certaines zones tout simplement inassurables à des tarifs abordables. Les pouvoirs publics sont appelés à investir dans les infrastructures de protection, l'aménagement du territoire et les systèmes d'alerte précoce.

Des estimations variables selon les acteurs du marché

Les 42 milliards de dollars avancés par Swiss Re pour les pertes assurées du premier semestre 2026 diffèrent légèrement des estimations d'autres acteurs du secteur. Le courtier Aon évalue ces mêmes pertes à au moins 47 milliards de dollars, tandis que le courtier en réassurance Gallagher Re les chiffre à au moins 46 milliards. Les écarts, de l'ordre de 10 à 12 %, reflètent les différences méthodologiques, les délais de collecte des données et les périmètres de couverture retenus par chaque organisme.

Les divergences sont courantes dans l'estimation des sinistres catastrophiques, particulièrement en début d'année lorsque de nombreux dossiers restent en cours d'instruction. Les chiffres définitifs ne seront connus que plusieurs mois, voire années après les événements, une fois l'ensemble des réclamations traitées et les litiges résolus. Néanmoins, tous les acteurs s'accordent sur la tendance générale : un premier semestre 2026 en retrait par rapport à 2025, mais qui ne doit pas masquer les risques à venir.

Un enjeu de développement et de résilience économique

La question des catastrophes naturelles dépasse largement le cadre de l'industrie de l'assurance. Les 58 milliards de pertes non assurées du premier semestre pèsent sur la croissance économique, freinent le développement et creusent les inégalités. Dans les pays pauvres ou émergents, l'absence de couverture assurantielle contraint les gouvernements à détourner des ressources budgétaires précieuses de l'éducation, de la santé ou des infrastructures pour financer la reconstruction d'urgence.

Pour les ménages, la perte d'un logement ou d'un outil de travail non assuré peut basculer des familles entières dans la pauvreté. L'économie informelle, prédominante dans de nombreuses régions, se révèle particulièrement vulnérable : les petits commerces, artisans et agriculteurs disposent rarement d'une protection financière face aux chocs climatiques. Le développement de solutions d'assurance adaptées, incluant la micro-assurance et les mécanismes de mutualisation régionale, constitue un enjeu majeur pour la résilience des populations. Balz Grollimund résume la situation avec clarté : "Les récents incendies de forêt en Europe montrent que des conditions plus chaudes et plus sèches rendent les grands incendies de forêt plus probables." L'industrie de l'assurance, les pouvoirs publics et la société dans son ensemble doivent repenser leurs approches pour construire une véritable résilience face aux catastrophes naturelles du XXIe siècle.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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