Six pays de l’Union européenne, dont l’Allemagne et l’Italie, réclament l’instauration d’une taxe exceptionnelle sur les superprofits des compagnies pétrolières, dont les bénéfices ont explosé depuis le début de la guerre au Moyen-Orient.
Pétrole cher : vers une taxe européenne sur les superprofits ?

Six pays européens réclament une taxation exceptionnelle sur les bénéfices pétroliers
L'envolée des prix du pétrole, alimentée par la guerre au Moyen-Orient, pousse six États membres de l'Union européenne à l'offensive. L'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la Pologne, le Portugal et l'Espagne demandent conjointement l'instauration d'une taxe exceptionnelle sur les superprofits des compagnies pétrolières. Portée par le ministre allemand des Finances Lars Klingbeil, l'initiative vise à redistribuer aux consommateurs une partie des bénéfices jugés excessifs en pleine crise énergétique.
Dans une lettre commune adressée samedi 22 août au ministre des Finances irlandais, dont le pays assure la présidence tournante du Conseil de l'UE, les six capitales dénoncent une situation intenable pour les ménages et les entreprises. « Les compagnies pétrolières bénéficient d'une rentabilité globale et de marges sur les produits raffinés qui dépassent la hausse des prix du pétrole brut », peut-on lire dans ce courrier consulté par l'AFP. Les signataires demandent que la question figure à l'ordre du jour de la réunion des ministres des Finances de l'UE prévue à Dublin les 18 et 19 septembre prochains.
Des marges pétrolières en forte hausse depuis le début du conflit
L'initiative allemande repose sur un constat chiffré. Depuis le déclenchement de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran en février dernier, les bénéfices des énergéticiens ont explosé. Selon plusieurs études mentionnées par BFM TV, les profits des compagnies pétrolières ont doublé depuis le début du conflit. Le géant polonais Orlen illustre parfaitement la tendance : son résultat net a triplé sur les six premiers mois de l'année 2026.
La flambée des gains s'explique en grande partie par les perturbations du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, axe stratégique par lequel transitent près de 20 % des approvisionnements pétroliers mondiaux. La restriction de la navigation dans cette zone a provoqué une tension sur l'offre, permettant aux raffineurs d'augmenter considérablement leurs marges, bien au-delà de la simple répercussion de la hausse du brut. Ces bouleversements rappellent les tensions observées sur d'autres routes stratégiques, comme le canal de Panama.
Lars Klingbeil ne mâche pas ses mots. « Les entreprises énergétiques ne doivent pas plumer les consommateurs en cette période de crise », a-t-il répété à plusieurs reprises, selon une source du ministère allemand des Finances citée par l'AFP. « Les bénéfices excessifs liés à la crise doivent être reversés aux consommateurs », martèle le ministre social-démocrate, qui a réussi à convaincre ses partenaires de coalition conservateurs d'accepter une telle taxe, à condition qu'elle repose sur une législation européenne harmonisée.
Le précédent de 2022 inspire la nouvelle proposition
Les six pays signataires ne partent pas d'une page blanche. Leur proposition s'inspire directement de la « contribution de solidarité énergétique » mise en place par l'Union européenne en 2022, au lendemain de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Combinant un prélèvement temporaire sur les entreprises de combustibles fossiles et un plafonnement des revenus pour les producteurs d'énergies renouvelables et nucléaires, la mesure avait permis de collecter plus de 26 milliards d'euros destinés à soulager les consommateurs européens, selon les chiffres de la Commission européenne.
Le dispositif a officiellement expiré fin 2023, lorsque les prix de gros de l'énergie s'étaient stabilisés. La réglementation européenne a néanmoins autorisé les États membres à maintenir ces provisions au niveau national. Plusieurs pays, dont l'Espagne et la France, ont conservé ou adapté leurs plafonds de revenus et leurs taxes sur les superprofits. Le Royaume-Uni, bien que sorti de l'UE, a également instauré son propre prélèvement sur les bénéfices énergétiques en 2022, toujours en vigueur aujourd'hui.
Dans leur lettre commune, les ministres appellent à « des discussions à l'échelle de l'UE pour taxer les bénéfices exceptionnels », en tenant compte « des enseignements tirés » de l'expérience de 2022. Ils insistent sur la nécessité d'améliorer le ciblage des profits des multinationales pétrolières et souhaitent obtenir rapidement les résultats de l'enquête européenne sur les marges bénéficiaires des raffineries, afin de s'assurer qu'elles « n'exploitent pas la situation énergétique actuelle ».
Un mécontentement social croissant face à la hausse du coût de la vie
Au-delà des considérations techniques, la démarche des six pays traduit une urgence sociale grandissante. « Nous connaissons l'un des plus grands chocs d'approvisionnement depuis des décennies, et partout dans le monde le mécontentement grandit face à la hausse du coût de la vie », souligne la lettre ministérielle. Les mesures gouvernementales adoptées jusqu'à présent n'ont pas suffi à stabiliser durablement les prix pour les citoyens et les entreprises, reconnaissent les signataires.
Selon Europe 1, Lars Klingbeil a personnellement initié la lettre collective. Le ministre allemand plaide pour « une approche commune qui garantit que ceux qui profitent de la crise jouent leur rôle dans la réduction du fardeau pesant sur le grand public ».
La position trouve un écho particulier dans plusieurs capitales européennes confrontées à une inflation persistante. En Italie, en Pologne ou encore au Portugal, les ménages voient leur pouvoir d'achat rogné mois après mois par des factures énergétiques en constante augmentation, tandis que les stations-service affichent des prix record. La perception d'une injustice s'installe : d'un côté, des citoyens qui peinent à boucler leurs fins de mois, de l'autre, des groupes pétroliers qui engrangent des profits historiques.
Des obstacles juridiques et politiques à franchir
Malgré la mobilisation de six États membres, la route vers une taxe européenne sur les superprofits pétroliers s'annonce semée d'embûches. Bruxelles n'a pour l'instant donné aucun signe indiquant qu'elle entend imposer un tel prélèvement. La Commission européenne avait d'ailleurs formellement rejeté, il y a quelques mois, l'introduction d'une nouvelle taxe obligatoire sur les bénéfices excessifs des compagnies énergétiques et pétrolières, lorsque cinq de ces mêmes pays (sans la Pologne) avaient déjà formulé une demande similaire début avril.
Les obstacles sont multiples. D'abord juridiques : comment définir précisément un « bénéfice excessif » ? À partir de quel seuil un profit devient-il « anormal » ? Quel taux de prélèvement appliquer ? Ensuite politiques : les décisions fiscales au sein de l'Union européenne requièrent généralement l'unanimité des États membres, ce qui complique considérablement l'adoption de toute nouvelle taxe. Certains pays, attachés à une fiscalité compétitive pour attirer les investissements, s'opposent par principe à ce type de mesure.
Au sein même de l'Allemagne, coalition gouvernementale oblige, la question divise. Si le SPD de Klingbeil soutient fermement la taxe, le chancelier Friedrich Merz et son parti conservateur, la CDU/CSU, se montrent plus réservés. Un porte-parole du chancelier a récemment déclaré être « ouvert à la discussion en principe », tout en soulignant « les risques fiscaux et constitutionnels soulevés par les entreprises concernées ».
Les industriels redoutent un impact sur l'investissement
Les groupes industriels, de leur côté, mettent en garde contre les conséquences d'une taxation exceptionnelle. Leurs représentants arguent qu'un prélèvement permanent ou trop lourd pourrait saper la confiance des investisseurs et freiner les investissements nécessaires à la transition énergétique. L'argument mérite d'être examiné : les compagnies pétrolières plaident régulièrement pour la stabilité fiscale, affirmant que leurs projets de développement, notamment dans les énergies renouvelables, nécessitent une visibilité à long terme.
Toutefois, les défenseurs de la taxe rétorquent que les profits liés aux récents conflits et aux perturbations de marché constituent une manne exceptionnelle, déconnectée des investissements productifs. Les bénéfices, selon eux, devraient contribuer à financer à la fois l'aide aux consommateurs et l'accélération de la transition écologique. Une redistribution qui permettrait de réconcilier justice sociale et ambitions climatiques. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, similaires à celles observées lors de l'offensive économique contre l'Iran, pèsent lourdement sur les marchés énergétiques.
Dublin, rendez-vous crucial pour les ministres européens
Tous les regards se tournent désormais vers la réunion des ministres des Finances européens prévue mi-septembre dans la capitale irlandaise. L'inscription ou non de la question à l'ordre du jour constituera un premier test politique. Si Dublin accepte d'ouvrir le débat, les discussions promettent d'être animées entre partisans d'une solidarité européenne renforcée et tenants d'une approche libérale de la fiscalité énergétique.
Plusieurs scénarios sont envisageables. L'adoption d'un cadre européen contraignant, sur le modèle de 2022, avec un taux minimal harmonisé de taxation des superprofits pétroliers. Une simple recommandation laissant chaque État membre libre d'instaurer ou non sa propre taxe nationale. Un statu quo, la Commission maintenant son refus d'imposer une nouvelle contribution obligatoire. Ou encore un compromis intermédiaire, avec un dispositif facultatif mais coordonné au niveau européen.
