L’enquête de 60 Millions de consommateurs révèle que 90% des pâtes contiennent du cadmium sous les seuils réglementaires. Au-delà de l’alerte sanitaire, cette découverte accélère une transition réglementaire européenne aux coûts économiques majeurs, révélant la dépendance aux phosphates marocains et les arbitrages entre santé publique et compétitivité agricole.
Cadmium : 90% des pâtes testées restent sous les seuils réglementaires

L'enquête de 60 Millions de consommateurs, publiée le 27 août 2026, révèle que 90 % des paquets de pâtes testés contiennent du cadmium, bien que tous respectent les normes européennes actuelles. Au-delà de l'aspect sanitaire, cette découverte accélère une transition réglementaire aux conséquences économiques importantes pour l'agriculture européenne et ses relations géopolitiques. Cette problématique dépasse largement le cadre des supermarchés.
Le cadmium : un enjeu économique majeur en 2026
Sur les 36 références de pâtes testées (18 penne, 18 spaghetti), 32 contiennent du cadmium, avec des concentrations maximales de 0,066 mg/kg pour les penne Barilla blé complet et 0,071 mg/kg pour les spaghetti Barilla blé complet. Ces chiffres restent en deçà du seuil européen de 0,18 mg/kg pour le blé dur. Seules les penne sans gluten Marque Repère (E.Leclerc) et les penne U sont exemptes de contamination.
Patricia Chairoupolos, de 60 Millions de consommateurs, explique que le cadmium provient des sols. Étant donné que les pâtes sont fabriquées à partir de blé dur, la présence de cadmium dépend de la provenance géographique du blé dur utilisé, et non de la marque ou du prix.
La source principale de cadmium dans les sols est les engrais phosphatés. Le Maroc, via l'Office chérifien des phosphates (OCP), détient 70 % des réserves mondiales de phosphates, qui contiennent naturellement du cadmium. L'agriculture européenne est fortement dépendante de ces importations pour ses rendements.
Selon La France Agricole, l'OCP investit dans des technologies pour réduire le cadmium en prévision des nouvelles normes européennes. Ces investissements, qui coûtent des centaines de millions d'euros, augmenteront les coûts de production des engrais, avec des répercussions sur les prix agricoles.
Normes actuelles et transition réglementaire
Actuellement, le seuil pour le blé dur est de 0,18 mg/kg, mais pour les engrais phosphatés, une réduction de 60 mg/kg à 20 mg/kg est prévue d'ici 2030. Le 16 août 2026, Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, a exprimé son souhait d'atteindre cette norme de 20 mg/kg.
Cette transition entraînera des coûts d'adaptation considérables. Les producteurs d'engrais devront investir dans des procédés de purification, et les agriculteurs feront face à des prix d'intrants plus élevés, qu'ils répercuteront en partie sur le prix du blé dur. La filière des pâtes, consommant 9,3 kg par habitant et par an en France (chiffre 2025), verra ses coûts de matières premières augmenter.
En France, deux ministères proposent des calendriers différents : le ministère de la Transition écologique vise 20 mg/kg en 2030, tandis que le ministère de l'Agriculture préfère 40 mg/kg en 2030, puis 20 mg/kg en 2038. L'approche rapide privilégie la santé publique mais pourrait nuire à la compétitivité agricole européenne, tandis que l'approche progressive donne plus de temps pour amortir les investissements mais retarde la réduction de l'exposition alimentaire au cadmium. Selon l'Anses, 98 % de l'exposition au cadmium provient de l'alimentation chez les non-fumeurs.
Impacts sur la filière agroalimentaire française
Les fabricants de pâtes ne contrôlent pas la teneur en cadmium, qui dépend du blé dur acheté. Leur marge de manœuvre se limite à choisir des origines géographiques moins contaminées. Les marques comme Barilla, Panzani et Rummo affichent des teneurs variables selon les lots, montrant la diversité des approvisionnements.
Les agriculteurs devront utiliser des engrais moins contaminés, ce qui entraînera un surcoût. Pour un céréalier cultivant 100 hectares de blé dur, cela pourrait représenter plusieurs milliers d'euros par an. Les exploitations à faible marge seront particulièrement vulnérables. Le prix du kilo de pâtes pourrait augmenter de 5 à 10 % d'ici 2030 si les normes se durcissent sans compensation.
L'OCP investit massivement dans des procédés de purification du cadmium pour maintenir sa position sur le marché européen. Le groupe marocain propose des engrais « bas cadmium » premium, plus chers mais conformes aux exigences sanitaires. Paradoxalement, cette situation renforce le quasi-monopole marocain, les petits producteurs ne pouvant suivre disparaissent, augmentant la dépendance de l'Europe à un nombre restreint de fournisseurs.
Stratégies de diversification alimentaire
Pour les consommateurs, la diversification des sources de céréales (riz, quinoa, sarrasin) est une solution pour réduire l'exposition au cadmium sans surcoût significatif. Les pâtes sans gluten, à base de maïs ou de riz, contiennent peu ou pas de cadmium. Bien que plus chères (2 à 3 euros par paquet contre 1 à 2 euros pour les pâtes classiques), l'écart se réduit à mesure que l'offre s'élargit.
Au-delà des choix individuels, l'enjeu reste politique. Une proposition de loi adoptée en juin 2026 par les députés français vise à limiter l'exposition au cadmium via un étiquetage renforcé, des normes plus strictes et un soutien aux agriculteurs. Le débat sur qui supportera le coût de cette transition — consommateurs, producteurs ou contribuables — ne fait que commencer. Le dépistage du cadmium pourrait bientôt être remboursé pour les populations exposées.
