Le fabricant américain Anduril veut rapprocher sa production de ses clients européens. Après le Barracuda-500M, dont l’industrialisation en Pologne est déjà engagée, le groupe étudie désormais une fabrication européenne de ses futurs missiles Steelfin. Derrière cette stratégie se joue une bataille économique autour des emplois, des investissements industriels et de la souveraineté de Défense.
Industrie de l’armement : Anduril veut produire ses missiles en Pologne

La Pologne veut capter une partie de la nouvelle économie de la Défense
La hausse rapide des dépenses militaires en Europe ouvre un marché considérable pour les industriels de l’armement. Et la Pologne entend bien en récupérer une partie sur son territoire. Varsovie ne veut plus seulement acheter du matériel militaire aux États-Unis. Le pays cherche désormais à accueillir des chaînes d’assemblage, des fournisseurs et des capacités de production. Cette stratégie pourrait profiter directement à l’économie polonaise. Elle implique des investissements dans des usines, de nouvelles commandes pour les sous-traitants et la création d’emplois industriels qualifiés. Dans ce contexte, Anduril apparaît comme l’un des groupes américains susceptibles d’accélérer cette transformation.
L’entreprise technologique spécialisée dans la Défense a déjà engagé une coopération industrielle autour de son missile Barracuda-500M. Un accord signé avec le groupe public polonais Polska Grupa Zbrojeniowa et Wojskowe Zakłady Lotnicze prévoit une montée en puissance progressive de la production en Pologne. L’assemblage doit précéder une fabrication plus complète et une augmentation de la part des composants européens. Pour Varsovie, l’intérêt dépasse donc largement l’achat d’un nouveau système d’armes. Le pays espère attirer de la technologie, développer son tissu industriel et réduire sa dépendance envers les chaînes de production situées hors d’Europe. Selon le ministère polonais de la Défense, le Barracuda-500M doit disposer d’une portée supérieure à 900 kilomètres.
Cette logique pourrait maintenant être étendue à Steelfin, la nouvelle famille de missiles intercepteurs présentée par Anduril en octobre 2026. D’après Reuters, qui a révélé les discussions autour d’une éventuelle production européenne, le groupe américain étudie une coopération avec des partenaires du continent. La Pologne apparaît naturellement comme l’un des candidats les mieux placés compte tenu des projets déjà engagés avec Anduril. Aucun contrat définitif de fabrication du Steelfin dans le pays n’a cependant été annoncé à ce stade.
L’enjeu économique est d’autant plus important que la Pologne figure parmi les pays européens ayant le plus fortement augmenté leurs investissements militaires. Une part croissante de ces budgets peut désormais servir à financer une base industrielle locale plutôt qu’à payer uniquement des importations. C’est un changement de modèle. Le marché de la Défense devient aussi un outil de politique industrielle. La fabrication de missiles sur le sol polonais pourrait entraîner l’arrivée de fournisseurs spécialisés dans l’électronique, les matériaux, les systèmes de propulsion ou encore les logiciels embarqués.
Produire en Europe coûte plus cher, mais peut sécuriser des milliards d’euros de commandes
Pour Anduril, fabriquer en Europe représente également un choix commercial. Les États européens consacrent davantage d’argent à leurs armées et cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Installer des capacités de production à proximité de ces clients peut donc faciliter l’accès à de futurs contrats. Le constructeur américain ne vendrait plus seulement des missiles conçus et produits outre-Atlantique. Il pourrait proposer un modèle dans lequel une partie de la valeur ajoutée est créée directement dans les pays acheteurs. Cette localisation devient un argument commercial dans un secteur où les gouvernements veulent de plus en plus obtenir des retombées économiques en échange de leurs commandes.
Cette stratégie n’est toutefois pas gratuite. Brian Moran, vice-président d’Anduril pour l’Europe, a reconnu auprès de Reuters que la localisation de la production entraîne des coûts supplémentaires. Construire ou adapter des installations, former des salariés, qualifier de nouveaux fournisseurs et transférer certaines compétences demandent du temps et des capitaux. Les premières séries peuvent ainsi coûter plus cher qu’une production centralisée aux États-Unis. Le calcul économique repose donc sur le long terme. Une usine européenne devient intéressante si elle obtient suffisamment de commandes pour amortir ses dépenses initiales.
Le contexte actuel rend ce scénario plus crédible. Les conflits récents ont montré que les stocks de missiles peuvent être consommés beaucoup plus rapidement que prévu. Les gouvernements ne cherchent donc plus seulement les systèmes les plus sophistiqués. Ils veulent aussi être capables de les produire en grandes quantités et dans des délais courts. C’est précisément sur ce créneau qu’Anduril positionne Steelfin. L’entreprise présente cette nouvelle famille d’intercepteurs comme une architecture modulaire pouvant répondre à différentes menaces et s’intégrer à des équipements existants. Les premiers essais en vol sont annoncés pour 2027.
L’intérêt économique de cette approche tient notamment à la recherche d’un meilleur rapport entre le prix de l’interception et celui de la menace neutralisée. Utiliser systématiquement une munition extrêmement coûteuse contre un drone ou un missile moins cher peut devenir difficilement soutenable lorsque les attaques sont répétées. Les industriels travaillent donc sur des solutions capables d’augmenter le nombre d’intercepteurs disponibles tout en maîtrisant leur coût de fabrication. Dans ce domaine, la capacité à produire en série devient presque aussi stratégique que la performance pure de l’arme.
La Pologne pourrait ainsi devenir l’un des principaux bénéficiaires de cette nouvelle économie européenne de la Défense. Le pays combine une hausse importante des commandes militaires, une industrie nationale que le gouvernement souhaite renforcer et une proximité géographique avec le flanc oriental de l’OTAN. Pour Anduril, une implantation industrielle polonaise permettrait de se rapprocher de marchés européens en forte croissance.
Il serait néanmoins excessif de parler d’une délocalisation complète de l’entreprise américaine. Le siège, les capacités principales et une grande partie de la recherche d’Anduril restent aux États-Unis. Ce qui se dessine est plutôt un modèle de production internationalisée. Certaines armes américaines pourraient demain être assemblées ou fabriquées directement en Europe.
Pour Varsovie, l’enjeu est donc double. Il s’agit d’améliorer sa sécurité militaire tout en transformant une hausse massive des dépenses de Défense en investissements productifs. Si la production du Barracuda-500M monte en puissance et si Steelfin suit le même chemin, la Pologne pourrait progressivement passer du statut de grand client de l’industrie américaine à celui de plateforme européenne pour une partie de sa production.
