L’IA fait chuter le recrutement des jeunes de 28% en 3 ans

Une étude de la Banque de France et d’HEC révèle que le recrutement des jeunes de 21 à 29 ans en CDI a chuté de 28,3 % dans les métiers exposés à l’intelligence artificielle générative depuis novembre 2022. Soit 75 000 contrats en moins par an, avec un effondrement de 42 % pour les développeurs informatiques.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 9 octobre 2026 5h09
Scott Bessent raille le retard européen en intelligence artificielle. Investissements, régulation et Mistral éclairent la rivalité avec les États-Unis. ChatGPT
Scott Bessent raille le retard européen en intelligence artificielle. Investissements, régulation et Mistral éclairent la rivalité avec les États-Unis. ChatGPT - © Economie Matin
42%Les développeurs informatiques sont particulièrement touchés, avec une chute de 42 % des embauches en CDI

Depuis l'apparition de ChatGPT en novembre 2022, le marché de l'emploi en France subit une transformation notable pour les jeunes professionnels. Selon une étude menée par le Laboratoire de l'innovation et du futur du travail d'HEC et la Banque de France, les embauches en CDI pour les 21-29 ans ont diminué de 28,3 % dans les métiers les plus exposés à l'intelligence artificielle générative, entre novembre 2022 et mars 2026, contre seulement 7,5 % dans les professions moins touchées. Cela représente environ 75 000 CDI en moins chaque année pour cette tranche d'âge dans les secteurs concernés.

Selon BFM TV, cette baisse ne se traduit pas par un simple report vers des contrats précaires. L'ensemble des embauches des jeunes de 20 à 30 ans diminue de 22,1 % dans les métiers exposés, tandis qu'elles augmentent de 1 % dans les professions moins concernées, révélant un blocage structurel du recrutement pour les jeunes diplômés et ceux en reconversion.

Impact majeur sur les développeurs informatiques

Les développeurs informatiques sont particulièrement touchés, avec une chute de 42 % des embauches en CDI entre novembre 2022 et mars 2026. L'Insee rapporte également une baisse de 7,4 % de l'emploi des informaticiens de moins de 30 ans en un an en France. Aux États-Unis, le Stanford Digital Economy Lab a constaté une baisse de 20 % des embauches de développeurs logiciels âgés de 22 à 25 ans depuis la fin 2022.

Les compétences de base, telles que la production de code, sont absorbées par les modèles de langage, automatisant les tâches généralement confiées aux débutants. Selon l'Observatoire Régional des Compétences Numériques (ORCN) 2026, 34 % des tâches de développement sont déjà assistées par l'IA dans les entreprises qui l'utilisent.

Thomas Ledoux, enseignant à IMT Atlantique, souligne : « L'IA permet de générer une partie du code facilement. L'enjeu est de former des chefs d'orchestre capables de piloter différents silos techniques. »

Un marché du travail en stagnation

Contrairement aux idées reçues, l'IA générative ne provoque pas de licenciements massifs. Selon l'économiste Antonin Bergeaud, le marché du travail des jeunes est bloqué, avec moins de mouvements. Les fins de contrat en CDI diminuent davantage dans les métiers exposés, et les entreprises ajustent leurs effectifs par attrition naturelle, réduisant les recrutements et ne remplaçant pas tous les départs. Les démissions en CDI des 21-29 ans ont chuté de 23 % dans ces métiers.

L'ORCN 2026 d'ADN Ouest note que seulement 16 % des recrutements concernent des débutants dans le secteur numérique, tandis que les professionnels expérimentés représentent la majorité des embauches. L'expérience manque chez 56 % des employeurs, rappelant la fragilisation du marché de l'emploi dans d'autres secteurs en mutation.

Accentuation du fossé générationnel

Une étude de la Banque de France montre que l'écart entre les dynamiques d'embauche des jeunes et des seniors est marquant. Chez les 21-29 ans, la différence est de 20,8 points, contre 3,8 points pour les plus de 50 ans, qui bénéficient de leur expérience et réseau professionnel.

Pour les jeunes diplômés et ceux en reconversion, l'accès à l'emploi est plus difficile. En 2026, 72 % des structures du numérique n'ont pas recruté de professionnels en reconversion. Bien que 49 % des organisations recourent à l'alternance, seuls 26 % des alternants sont embauchés en moyenne après leur formation.

Pénurie de compétences à l'horizon

Antonin Bergeaud met en garde contre les conséquences de ce gel du recrutement junior sur une décennie. Si la baisse semble stabilisée dans certains métiers, ses effets pourraient être durables : « Arrêter de recruter pendant plusieurs années signifie cesser de former certaines compétences, ce qui pourrait entraîner une pénurie. »

Delphine Boussion, de Onepoint, partage cette inquiétude : « Les entreprises qui ne recrutent pas de jeunes aujourd'hui font face à un manque futur de compétences. La démographie et les compétences vont se raréfier, et l'IA ne pourra pas tout compenser. » Les entreprises doivent repenser la transmission des savoirs, traditionnellement assurée par les tâches d'exécution.

Les cabinets de conseil et entreprises de services numériques anticipent une mutation des rôles junior. Dépouillés de leurs missions automatisées, les débutants doivent rapidement assumer des rôles de vérification, de stratégie et d'interaction client.

Compétences recherchées pour l'avenir

La transformation redéfinit en profondeur les compétences attendues. Dans la conception et le développement, 34 % des tâches sont déjà assistées par l'IA générative. Les entreprises recherchent des professionnels capables d'analyser des besoins, d'organiser et d'exploiter des données, de sécuriser les systèmes et de garantir l'intégration des applications.

Les profils technico-fonctionnels comme les business analysts, chefs de projet, architectes data et experts en cybersécurité sont très demandés. La Direction générale du Trésor alerte sur le risque de perte d'expérience dans les nouvelles cohortes. Les DSI doivent concevoir des parcours de formation pour former les experts de demain sans s'appuyer sur la production de code de base.

Plusieurs pistes émergent pour adapter la transmission des savoirs, notamment en privilégiant le développement de l'intelligence réflexive et en déployant une pédagogie inversée. La révision des référentiels de certification pour imposer la maîtrise des modèles de langage est également une solution viable.

Le télétravail a-t-il accéléré l'automatisation ?

L'étude souligne un lien entre la baisse des recrutements et le télétravail. En codifiant les pratiques dans des documents numériques, le télétravail a facilité l'automatisation des tâches, incitant les entreprises à adopter plus rapidement l'IA générative. La documentation systématique des processus, accélérée par le télétravail, a facilité l'apprentissage des modèles d'IA.

Malgré une stabilisation dans certains secteurs, 18 % des structures déclarent encore des difficultés de recrutement. Les tensions se concentrent sur la data, l'intelligence artificielle, les fonctions de conception et développement, et la cybersécurité. La création de valeur se déplace vers la conception d'environnements numériques fiables et sécurisés.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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