Le paradoxe du Bitcoin en Amérique latine

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Par Mathieu Sauvajot Modifié le 28 mars 2022 à 5h40
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33%Moins de 33% des Salvadoriens ont un compte bancaire.

Le 7 septembre 2021, El Salvador, nation centroaméricaine assez méconnue d’un peu plus de six millions d’habitants, reconnaissait le Bitcoin comme devise officielle, permettant depuis à qui le souhaite de payer n’importe quel bien ou service grâce à cette crypto-monnaie. Une première mondiale.

Six mois ont passé, et plus que jamais, cette décision laisse perplexe, notamment du côté du FMI qui a tiré la sonnette d’alarme fin janvier 2022 à ce sujet : « Compte tenu de la haute volatilité du Bitcoin, son utilisation en tant que monnaie officielle génère des risques importants pour la protection du consommateur, pour l’intégrité du système financier et pour la stabilité financière. Le Bitcoin ne devrait pas être adopté comme monnaie officielle. »

Des craintes aussi légitimes que fondées, mais un raisonnement qui néglige l’intérêt de cette crypto-monnaie en l’Amérique latine.

Souvent présenté comme un simple outil de spéculation, ou bien comme un investissement risqué, le Bitcoin donne l’impression d’être avant tout une affaire de riches. Ses détenteurs seraient majoritairement aisés, et provenant des pays les plus développés, pouvant par conséquent se permettre de perdre les sommes investies. Pourtant, la réalité est tout à fait différente.

En 2020, on constatait que parmi les 15 pays affichant les plus grands volumes d’échange de Bitcoins, se trouvaient notamment la Colombie, l’Argentine et le Pérou. Etonnant ? Pas vraiment.

Le Bitcoin au secours des plus pauvres ?

D’une manière générale, la façon dont les crypto-monnaies fonctionnent et circulent, correspond bien plus à la réalité économique d’une majorité de latino-américains, que le système bancaire :

Les transactions sont faciles, rapides, ne sont pas signalées si elles ne dépassent pas un certain montant, et il n’est pas nécessaire de posséder un compte bancaire, ou même une carte et par conséquent de payer les frais associés, un simple téléphone portable avec accès à internet suffit.

Car, si en France, plus de 99% de la population dispose d’un compte bancaire, ce chiffre s’effondre dans certains pays. A titre d’exemple, en 2017, seuls 29% des Salvadoriens déclaraient en posséder un.

Derrière cet écart saisissant se trouve une autre réalité de ce continent : l’omniprésence du travail informel, qui passe rarement sous la barre des 50%, quel que soit le pays observé.

En 2019, un rapport du Ministère du Travail et de la Prévoyance Sociale de El Salvador estimait que 74,1% des travailleurs n’étaient pas déclarés. Les salaires étant généralement versés en liquide, la possession d’un compte bancaire n’est donc guère perçue comme une nécessité.

Un autre élément clé permettant de comprendre l’intérêt du Bitcoin, mais également une des raisons probables pour lesquelles il est reconnu comme monnaie officiel du côté de El Salvador, se situe dans le poids des remesas dans l’économie de ce continent. Derrière ce terme si familier des latino-américains, se trouve un concept très simple : il s’agit de l’argent envoyé par des membres de la famille travaillant au sein de pays plus riches, généralement les Etats-Unis.

A titre d’exemple, en 2020, les remesas représentaient 24,1% du PIB salvadorien, soit un peu plus de 5 milliards d’euros, et ce n’est pas un cas isolé. Si le pourcentage est beaucoup plus bas au Mexique et représente « seulement » de 4% du PIB, cela correspond tout de même à 40 milliards d’euros, soit un peu plus que le budget que cette nation a alloué à la santé en 2022 (~30 milliards d’euros).

Ainsi, le transfert d’argent sous forme de Bitcoin s’impose comme une véritable solution, permettant de contourner les services des agences de transfert d’argent (Western Union, Xoom…), souvent coûteux.

Bien entendu, au-delà de sa praticité, il s’avère effectivement risqué de reconnaître le Bitcoin comme devise officielle, de par sa volatilité, mais également en raison de ce que cela implique : l’obligation pour un commerçant de l’accepter comme moyen de paiement alors que son cours peut s’effondrer quelques heures plus tard.

Un argument qui mérite toutefois d’être relativisé, quand on sait que le cours des monnaies employées au sein de pays tels que le Venezuela ou l’Argentine, s’est également effondré durant ces dernières années, bien au-delà de ce que le Bitcoin a traversé fin 2021.

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Titulaire d’un Master de la Sorbonne, spécialisé dans les questions relatives à l’Amérique latine, Mathieu Sauvajot a d’abord rédigé des articles traitant de la géopolitique et de l’économie de ce continent, avant de se tourner vers le domaine du sport. Désormais, il est rédacteur auprès de Paris United ainsi que de l’Observatoire du Sport Business.