Comment l’Espagne en est arrivée là (1/2)

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Par Gilles Sengès Modifié le 27 juillet 2012 à 7h32

Une libéralisation économique inachevée et une réaction inappropriée lors du déclenchement de la crise expliquent la spectaculaire dégradation de la situation du pays.

Après avoir enregistré des taux de croissance de plus de 3,7 % en 2006 et 2007, l’économie espagnole n’arrive pas à se sortir d’une situation de récession latente.

Les comptes publics sont ainsi passés d’un excédent représentant 2,2 % du Produit intérieur brut (PIB), en 2007, à un déficit de 8,5 %, l’an dernier, après être tombés dans le rouge jusqu’à 11,2 % du PIB en 2009. Dans le même temps, le taux de chômage a grimpé de 8,6 % à près de 25 %, touchant plus de 45% des jeunes de moins de 25 ans, tandis que la dette publique flambait jusqu’à représenter 68,5 % du Produit intérieur brut, aujourd´hui, contre 36,3 % à fin 2007.

Habituée de longue date aux périodes de « boom and bust », l’Espagne les affrontait jusque là en dévaluant la peseta, la monnaie nationale. Ce qu’elle ne peut plus faire depuis l’adoption de l’euro.

1. Une libéralisation économique inachevée

Au sortir de ses « Trente Glorieuses » qui ont fait suite à la mort du général Franco, en novembre 1975, et à la restauration de la démocratie, les faiblesses structurelles de l'Espagne, qui a connu un véritable âge d'or entre les années 2000 et 2007, apparaissent désormais au grand jour.

Si le pays s'est converti au « libéralisme à la britannique », la droite comme la gauche n'ont jamais appliqué ses recettes jusqu'au bout, gardant un fort pouvoir d'intervention sur les marchés et dans la vie des entreprises. Facilitée par une décentralisation poussée à la limite du fédéralisme et un « boom » immobilier incontrôlée, la corruption est demeurée endémique, touchant tous les partis politiques, avec une justice aux moyens trop limités pour s’attaquer efficacement au fléau.

Dans son désir de remplir tous les critères de convergence pour faire partie de la zone euro, le gouvernement de droite de José Maria Aznar, arrivé au pouvoir en mars 1996, a paré au plus pressé, taillant dans les dépenses budgétaires, réduisant d’un tiers le nombre de fonctionnaires et accélérant le mouvement de privatisation, entamé en 1982 par le socialiste Felipe Gonzalez. L’Etat espagnol s’est ainsi désengagé totalement de l’opérateur de télécommunications Téléfonica, du pétrolier Repsol, du groupe énergétique Endesa, de l’entreprise de tabac Tabacalera, de la banque Argentaria etc. dégageant, au total, quelque 40 milliards d’euros. Mais la révolution libérale s’est arrêtée là.

Interventionniste, la droite a placé, dans le même temps, ses hommes à la tête de toutes ces firmes nouvellement privatisées. Et si ces dernières ont été incitées à se développer à l’international, grâce à des incitations fiscales qui leur ont permis de multiplier les acquisitions à bon compte (Téléfonica s’est ainsi emparée du britannique 02 moyennant 26 milliards d’euros ; Iberdrola de Scottish Power pour 17,5 milliards ; Ferrovial des aéroports britanniques de BAA pour 10 milliards de livres sans parler des multiples achats de Banco Santander outre-Manche), les portes de l’Espagne sont restées fermées aux investisseurs étrangers. Le parti socialiste, revenu au pouvoir, en 2004, avec José Luis Rodriguez Zapatero s’est inscrit dans cette même ligne politique.

En 2007, l'Allemand E.ON a vu son entrée dans le capital d'Endesa bloquée par Madrid, qui a phagocyté l'offre d'achat de l'Italien Enel sur son champion énergétique en lui imposant un partenaire espagnol. Il a fallu deux ans pour débloquer la situation. British Airways a du patienter aussi de longues années pour prendre les commandes d’Iberia.

L’intérêt affiché de EDF pour Iberdrola a créé un psychodrame tel en Espagne, en 2008, que le projet a rapidement avorté. Le Crédit Agricole qui détient plus de 20 % du capital de Bankinter se trouve confiné depuis plus de quatre ans à un rôle d’actionnaire passif. Le projet du gouvernement Zapatero de s’attaquer aux « pilules empoisonnées » (limitation des droits de vote à 10 % etc.) adoptées par certains groupes a provoqué une bronca dans les entreprises concernées. L'autorité de la Comision Nacional del Mercado de Valores (CNMV) est limitée. Les organismes de régulation (énergie, télécoms, etc.) ne sont pas suffisamment indépendants pour imposer une véritable concurrence.

Le marché espagnol a perdu de son unité avec la dévolution de pouvoirs grandissants aux dix sept communautés espagnoles qui composent le pays. Des distributeurs comme Carrefour ou Auchan, très présents sur l’ensemble de la Péninsule, se trouvent confrontés à autant de règles différentes. Résultat, l'inflation est généralement supérieure de plus d'un point à la moyenne européenne. Ce qui érode la compétitivité du pays, alors qu'une partie des bas salaires est indexée sur la hausse des prix. L’Espagne, qui n'assure que 20 % de son autonomie énergétique, conjugue ainsi depuis des années déficit commercial et déficit des comptes courants. Malgré plusieurs tentatives de réforme, bloquées par des syndicats plus attachés à la défense des droits acquis qu’à celle des chômeurs, le marché du travail souffre d’un manque de flexibilité, phénomène quelque peu caché ces dernières années par un recours massif à l'immigration (plus de 4 millions de personnes).

Face à des emplois à durée indéterminée hyper- protégés, les entreprises ont longtemps abusé du recours aux CDD qui ont un temps représenté jusqu’à 30 % de la population active. Ce qui n’a pas favorisé les efforts en matière de formation professionnelle et de recherche et développement. En 2008, l’Espagne ne comptait que vingt représentants dans le Top 1000 des entreprises européennes championnes en matière de R&D avec Téléfonica, le mieux placé, figurant au quarantième rang.

L’Espagne affiche d’ailleurs un gros retard en matière d’éducation, n’y consacrant que 4,3 % de son PIB en 2009 contre 5,4 % pour la moyenne européenne et un taux d’échec jugé anormalement élevé par l’OCDE.

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Ancien rédacteur en chef des Échos, Gilles Sengès a été correspondant en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Espagne.