Quatre mois à la place d’un professeur de lycée juste avant le baccalauréat (2/4)

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Par Gilles Corbet Publié le 6 septembre 2013 à 16h04

Premier jour de cours, premier contact en salle des professeurs avec les deux enseignants en économie du lycée : je dois apprendre d’urgence le vocabulaire de la profession pour répondre aux questions du genre « Es-tu TZR ? » (Titulaire sur Zone de Remplacement).

Ils me demandent naturellement d’où je viens et je leur réponds que je n’ai pas d’expérience d’enseignement de l’économie au lycée.

La communication s’établit alors entre un tutoiement excessif et un prudent vouvoiement : j’adoptais après réflexion (et contrairement à mes habitudes) le tutoiement excessif, familiarité illusoire dans un milieu que j’appréhendais comme hiérarchisé en fonction du statut, des diplômes, des disciplines et de l’ancienneté des enseignants.

Ils m’informèrent de l’inquiétude des élèves concernant le retour non désiré du professeur titulaire après son arrêt-maladie. Je décidai alors de me présenter aux élèves de toutes mes classes comme le remplaçant assurant la matière jusqu’à la fin de l’année scolaire, évitant ainsi les questions récurrentes sur la durée de mes fonctions.

En réalité, ma situation professionnelle aura fait l’objet d’un contrat initial de 4 jours et de 5 avenants successifs pour des durées de 8 jours, 12 jours, 21 jours, 1 mois puis finalement 2 mois, contrats souvent signés après leurs dates d’effet. Ainsi, à plusieurs reprises, je me présentais le lundi pour effectuer mes cours sans savoir si j’aurai effectivement à les dispenser. Arrivé dans la salle de classe, ne constatant la présence d’aucun autre enseignant, j’en déduisais que le processus se poursuivait. Je recevais dans mon casier en salle des professeurs quelques jours plus tard un message sur papier coloré me demandant de passer signer un nouveau contrat. Les informations sur la prolongation de l’arrêt maladie du titulaire m’étaient transmises de manière fortuite par l’administration, à l’occasion d’une rencontre imprévue dans les couloirs ou d’un passage à proximité des bureaux.

Pas de fiche de salaire à la fin du mois, une avance de 785 euros par mois virée sur mon compte bancaire soit environ trois fois moins que l’enseignant titulaire. Il est vrai que mon activité se limitait à 13 heures hebdomadaires de cours contre 15,50 pour le titulaire.

Nuance : pour l’Education Nationale, j’étais suppléant et non remplaçant. Le rectorat devait payer deux salaires pour un seul poste, celui du titulaire absent et celui du suppléant.

Deuxième jour de cours, et fin de la deuxième heure de cours avec les élèves de terminale ES, c’est la pause. Une élève m’interroge dans les termes suivants : « Monsieur, est-ce que c’est vrai que vous êtes agent immobilier ? »

Voilà donc l’imposteur promptement démasqué !

Sollicitée par mes soins, l’administration confirma que la diffusion de l’information aux élèves venait des enseignants : « les collègues sont curieux ».

J’imaginais les réticences des « collègues » :

- le recrutement de contractuels discréditait les enseignants titulaires : embaucher le premier venu sans formation pédagogique pour assurer un remplacement, c’était accréditer l’idée que le métier s’apprenait sur le tas et que tout le monde pouvait le faire.

- remplacer les titulaires du Capes par des titulaires de licence, c’était dévaloriser le Capes.

- le recrutement privé se faisait au détriment de la qualité de la formation dispensée et la validation des acquis de l’expérience du secteur privé au détriment de la formation certifiée par l’Etat : c’était une forme de privatisation de l’école publique.

J’étais un allogène autodidacte : seule la situation d’urgence à quelques mois du baccalauréat justifiait ma présence et, de fait, j’assumais seul le risque que représentait pour les élèves mon inexpérience.

Ô capital, mon capital

Le premier chapitre à enseigner : « comment analyser la structure sociale », comprenait notamment l’étude des positions et des comportements des acteurs dans la société. Mon début d’activité me donna l’occasion de l’illustrer.

Fin de la troisième heure de cours, je constatais en discutant avec les élèves que seuls 4 chapitres sur 15 du programme de terminale avaient été enseignés à ce jour : il faudrait donc prévoir des heures de rattrapage pour tenir le programme avant le bac.

J’entrepris immédiatement la réalisation d’un planning des cours jusqu’au mois de juin que je distribuais aux élèves dès le cours suivant. Légère contrariété : mon planning était inapplicable car les professeurs de mathématiques et d’histoire/géographie avaient déjà réservé des horaires identiques aux miens le mardi et le vendredi. Je courais donc à l’administration pour faire valoir le caractère prioritaire de mes cours en terminale ES compte tenu du retard accumulé.

Revenu dès le lendemain devant les élèves de terminale, je leur demandais d’expliquer pourquoi le remplaçant du professeur d’économie avait finalement obtenu satisfaction dans l’attribution des heures de cours.

Le problème était ainsi posé :

« Imaginez la société sous la forme d’un ensemble, avec un sous-ensemble éducation contenant lui-même un sous-ensemble Education Nationale, contenant lui-même un sous- ensemble ministère, contenant lui-même un sous-ensemble académie, contenant lui-même un sous-ensemble lycée, contenant lui-même la classe de Terminale ES.

Dans le sous ensemble Terminale ES, imaginez l’ensemble des acteurs et leurs relations (élèves et délégués des élèves, parents et délégués des parents, professeurs, le recteur ou son représentant, l’inspecteur d’académie ou son représentant, le proviseur ou le proviseur adjoint, le conseiller principal d’éducation, ...), tous réunis avec le même objectif d’obtention du baccalauréat.

Vu le différend intervenu sur la répartition des heures de cours entre le professeur de mathématiques, le professeur d’histoire/géographie et le remplaçant du professeur d’économie,

Considérant que, selon la théorie de Pierre Bourdieu, l’ensemble des acteurs exercent des forces les uns sur les autres dans le champ du sous ensemble Terminale ES

Considérant que chaque enseignant dispose d’un capital global (économique, social, symbolique), procédons à l’analyse de la situation : les professeurs d’histoire/géographie et de mathématiques disposaient d’une position bien supérieure à celle du remplaçant du professeur d’économie.

Titulaires du CAPES (capital symbolique) ce qui n’était pas le cas du remplaçant du professeur d’économie, ils percevaient un salaire d’enseignant titulaire (capital économique) et non une rémunération de contractuel et ils étaient intégrés dans l’établissement (capital social) alors que le remplaçant du professeur d’économie venait d’arriver et ne connaissait personne.

Pour quantifier cet écart, estimons par une notation sur 10 le capital global des trois professeurs en attribuant la note de 7 au professeur de mathématiques et au professeur d’histoire/géographie et la note de 3 au remplaçant du professeur d’économie (avec indulgence, il faut bien encourager les débutants).

Bien que le poids dans l’obtention du baccalauréat de la matière Sciences Economiques et Sociales soit supérieur aux deux autres matières : coefficient 7+ 2 en option, contre 5+2 en Mathématiques et 5 en Histoire/Géographie, ces différences de coefficient ne compensant pas le manque de capital global du remplaçant du professeur d’économie par rapport aux deux autres enseignants, comment expliquer la décision de l’administration d’attribuer finalement les heures de cours litigieuses au remplaçant du professeur d’économie ? »

Réponse au problème

Les élèves me firent d’abord remarquer que ce différend n’allait pas améliorer mon capital social vis-à-vis des deux autres professeurs, mais ils mirent du temps à trouver la bonne réponse.

Un élève suggéra enfin que la décision favorable au remplaçant du professeur d’économie était due aux élèves, ou plus précisément à l’action des élèves et des parents d’élèves auprès de l’administration pour remplacer le professeur d’économie titulaire : cette force donnait un poids particulier au remplaçant du professeur d’économie vis-à-vis de l’administration.

Maintenant qu’on avait trouvé un remplaçant, il s’agissait de le conserver, fût-ce au prix d’un rétropédalage sur l’attribution des horaires des cours.

Conclusion : la position du remplaçant du professeur d’économie ne dépendait pas seulement de la position des deux autres professeurs mais aussi de la position de l’ensemble des autres acteurs dans le sous-ensemble Terminale ES et de leurs interactions.

Question bonus : si cette situation s’était produite en septembre 2013, combien de chances le remplaçant du professeur d’économie aurait-il eues d’obtenir entièrement satisfaction ?

Cette fois-ci, la bonne réponse ne se fit pas attendre.

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Gilles Corbet est expert en immobilier. Il a écrit régulièrement dans le journal "Tout l'Immobilier", hebdomadaire genevois, sur les marchés immobiliers suisses et français (une dizaine d'articles).Il a ensuite été rédacteur et coordordinateur de l'étude sur "l'interdépendance des marchés immobiliers résidentiels sur le bassin franco-valdo-genevois" réalisée par l'Equipe de Recherche en Ingénieurie des Connaissances de l'Université de Lyon 2 et le Laboratoire d'Economie Appliquée de l'Université de Genève dans le cadre du programme européeen Interreg.