Réchauffement climatique : arrêtons de faire l’autruche

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Par Raymond Couderc Modifié le 2 avril 2019 à 12h35
Cop22 Accord Marrakech Rechauffement Climatique Espoir Futur
0,7%Les efforts réalisés en Europe sont significatifs pour contenir les émissions de gaz à effet de serre puisqu'elles ont reculé de 0,7% en 2018.

Notre planète se réchauffe : personne aujourd'hui ne peut raisonnablement le contester. L'année 2018 a été la quatrième la plus chaude jamais enregistrée, dépassant de 0,83°C la moyenne 1951/80 ; cette même année, les glaces de l’Arctique ont été les deuxièmes plus petites observées. En Antarctique, le glacier Thwaites, sur la mer d'Amundsen recule en moyenne de 500 mètres par an depuis 20 ans. Le réchauffement climatique est là : pouvons nous le stopper, ou au moins vraiment le ralentir ?

Je ne veux pas saper le moral, ni décourager ceux qui, à juste titre, militent pour la transition énergétique. Mais faut-il, pour autant, faire l’autruche et refuser de regarder la réalité en face ? Quand on la regarde, on a vraiment l’impression que nous essayons aujourd’hui de vider la mer avec une petite cuillère.

Certes, les efforts réalisés en Europe sont significatifs pour contenir les émissions de gaz à effet de serre puisqu’elles ont reculé de 0,7% en 2018. Mais c’est la planète toute entière qu’il faut regarder, et pas seulement l’Europe ou la France !

Si l’on examine la courbe des émissions mondiales de gaz à effet de serre, on a bien du mal à discerner un infléchissement : pendant que les plus vertueux ont le pied sur le frein, d’autres continuent à appuyer sur l’accélérateur.

La Chine, premier émetteur (1/4 des émissions mondiales ) a augmenté ses émissions de 4,7% en 2018. Les USA, deuxièmes au palmarès, les ont augmentées de 2,5%. Et l'Inde de 6,5% !

Globalement, les émissions de CO2 d’origine fossile ont augmenté de 2,7% en 2018 par rapport à 2017. On pourrait croire qu’après tous les engagements pris lors des COP, tout ira mieux demain. Le spécialiste du climat Jean Marc Jancovici a bien résumé la situation : « le problème n’est pas le fait que l’on aille dans le mur , ou pas. On va dans le mur ! Le problème c’est à quelle vitesse on y va ». Et pour le moment, on y va franchement !!!

Prenons le charbon : sa consommation a augmenté de 1% dans le monde en 2017 ; or, il représente 40%du bouquet énergétique mondial (75% en Inde, 65% en Chine ) .on sait que Trump a relancé la production aux USA. On sait aussi qu’en Chine, jusqu’en 2025, on inaugure une tranche de 500 Mégawatts de centrale électrique au charbon par semaine...

Prenons les transports terrestres : le parc automobile mondial augmenté de 4% par an et même si les voitures sont aujourd’hui plus « propres », elle rejettent néanmoins du CO2.

Prenons les transports aériens : en 10 ans leur empreinte carbone a augmenté de 27%... et l’on n’est pas aujourd’hui sur une tendance inverse.

Prenons enfin les transports maritimes : ils représentent aujourd’hui 3%des émissions mondiales de gaz à effet de serre ( c’est à dire autant que les émissions totales de l’Allemagne ) et, sur une évolution tendancielle,ils en représenteraient 17% en 2050 : c’est justement la date à laquelle le leader du transport maritime (Maersk ) envisage la «neutralité carbone ». D’ici là......

Au total, malgré nos efforts et notre volontarisme, la concentration de CO2 dans l’atmosphère va continuer à augmenter bien au delà de tous les objectifs vertueux que se sont donnés les gouvernements lors des COP et cela d’autant plus que viennent s’ajouter des phénomènes cumulatifs comme la fonte du permafrost qui rend à l’atmosphère du CO2 « prisonnier ».

Il faut donc, non seulement agir contre le réchauffement climatique, mais surtout s’adapter à ce phénomène devenu inévitable sans attendre que le monde entier se convertisse aux énergies renouvelables.

Il est temps de s’adapter réellement à l’élévation du niveau de la mer généré par la fonte des glaces et la dilatation thermique des océans. L’Académie US des Sciences et la NASA évaluent raisonnablement à 60/90cm l’élévation du niveau à l’horizon 2100. Or, si le niveau augmentait d’un mètre ,un pays comme le Bengla Desh (122m d’habitants) aurait son territoire submergé à 40% et une douzaine de villes de plus de 10 millions d’habitants seraient touchées (Tokyo,Shanghai,Calcutta,Bombay,Karachi,Dakka,Le Caire,Lagos, New York, Los Angeles,Rio de Janeiro ,Bueno Aires,Londres....). On imagine les bouleversements auxquels il va falloir faire face : déplacements de populations , déplacement ou protection de zones industrielles ,de centrales nucléaires, de raffineries ,adaptation des activités portuaires et des équipements touristiques.....On devra aussi faire face à l’intrusion du biseau salé dans les nappes phréatiques mettant en péril l’alimentation en eau potable des populations côtières.

Augmentation récente du niveau moyen des océans.

On ne peut pas faire l’autruche ou rester les bras croisés devant ces perspectives. Certes des réflexions ont été engagées sur la limitation des risques submersion en Allemagne, aux Pays Bas, au Danemark, en Belgique et au Royaume Uni. Certes, l’Union Européenne a publié en 2007 une directive sur « les inondations par la mer des zones côtières». Mais, pour le moment, on est resté au niveau de la réflexion. Allons nous attendre d’être en situation d’urgence pour engager l’action et mettre les moyens pour faire face à ces risques inévitables ?

L’élévation du niveau des océans n’est pas le seul aléa que nous allons devoir affronter. Des transferts d’espèces végétales et animales vont avoir des effets sur la biodiversité, sur la santé ,sur la production agricole.

Les moustiques-tigre ont déjà commencé à répandre la dengue et le chikungunya en dehors des zones tropicales. Dans les mers et océans ,des espèces de poissons sont repérées dans des secteurs où on ne les trouvait pas auparavant, perturbant les zones de pêche et , par conséquent l’alimentation des populations. On observe déjà une intensification de ravageurs dans les cultures alors que l’on recherche parallèlement à se passer de produits phytosanitaires.

C’est dans le domaine agricole que les actions doivent être entreprises au plus tôt pour éviter que le réchauffement climatique n’ait des effets tragiques sur l’alimentation. La FAO estime que dans le cas d’un réchauffement de +4°C ,la sécurité alimentaire mondiale serait en péril. Devant ce danger ,les pays du Sud sont beaucoup plus vulnérables car leur agriculture est davantage dépendante de l’environnement naturel que dans les pays du Nord. Dans nos zones tempérées ,en 1 siècle les cultures pourraient se déplacer de 180 km vers le Nord et monter de 150m en altitude (CIRAD). Les conséquences pour nos agriculteurs seront considérables : besoin de nouvelles variétés, besoin de nouveaux équipements , besoin de dispositifs d’irrigation.

Il faut mettre les moyens pour promouvoir une « agriculture climato-intelligente » , démarche intégrée reposant sur 3 piliers : la sécurité alimentaire et le bien être des agriculteurs , l’adaptation au changement climatique , et l’atténuation du changement climatique . La FAO et l’Union Européenne ont engagé 3 projets expérimentaux (Malawi, Zambie, Vietnam) de 3 ans pour favoriser la transition vers une agriculture climato- intelligente. C’est bien timide face à l’ampleur du défi qui nous attend !

Pour le moment , l’accent est mis dans les politiques publiques sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Nous voyons arriver les conséquences inévitables du réchauffement climatique mais nous ne mettons pas en œuvre les moyens pour anticiper.

Nous mettons la tête dans le sable et nous attendons d’avoir le dos au mur pour réagir.

Espérons qu’il ne sera pas trop tard pour éviter une catastrophe à notre planète et à l’humanité qu’elle porte.

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Raymond Couderc, géographe, professeur émérite de l'Université Paul Valéry de Montpellier, mais aussi ancien député, ancien sénateur et maire honoraire. Il est délégué departemental de l'ONG « Action contre la faim ».