Ces « traders fous » qui mettent en péril la finance mondiale (2/2)

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Par Christian Brécy Modifié le 13 juillet 2012 à 15h19

Fous ou voyous ?

« Rogue trader ». L’expression choisie comme titre par Nick Leeson pour le récit de ses « exploits » est aussi parlante qu’ambiguë. Ce qui explique qu’elle soit souvent dévoyée ou employée mal à propos.

La presse a pris ainsi l’habitude de désigner sous ce vocable tout trader qui enregistre des pertes spectaculaires à la suite de spéculations hasardeuses. Le Canadien Brian Hunter qui a laissé un trou de 6,2 milliards de dollars en 2006 chez le fonds spéculatif Amaranth après de mauvais paris sur le marché du gaz a été désigné comme tel. Même punition pour l’Américain Howie Hubler, qui a fait perdre en 2008 près de 9 milliards de dollars à Morgan Stanley à la suite de mauvaises opérations sur les dérivés de crédit qui permettent de se protéger de la défaillance d’une contrepartie, les fameux « credit default swaps » ou « CDS ».

Plus récemment, le Français Bruno Iksil, surnommé « la baleine de Londres » ou « Voldemort » par référence au sorcier ennemi d’Harry Potter, dont les pertes sur ces mêmes « CDS », pourraient, dit-on, coûter autant à JP Morgan, a aussi été affublé de ce sobriquet de « rogue trader ».

Pourtant, aucun d’entre eux n’a été accusé de malversations, contrairement à leurs « illustres » prédécesseurs. Or, la traduction est claire : en français, l’expression « rogue trader » signifie « opérateur voyou », « sans scrupules ». Elle ne peut donc s’appliquer qu’à des courtiers dont les pertes sont d’origine frauduleuse. Cela dit, les exemples de traders qui « pètent les plombs » sont légion sur les marchés financiers. Ceux-ci offrent un terrain particulièrement propice aux dérapages, comme le souligne Thami Kabbaj, un ex-courtier londonien, auteur d’un ouvrage de référence sur la psychologie de ces opérateurs.

Pour ces hommes qui, chaque jour, investissent depuis des salles de marché survoltées des sommes considérables, les poussées d’adrénaline et le stress sont tels que certains peuvent parfois perdre tout sens de la réalité. Il n’est pas toujours simple de gérer la pression lorsque l’on peut passer en quelques minutes de l’euphorie la plus débridée à l’angoisse la plus profonde au gré des résultats obtenus. Jérôme Kerviel n’est pas plus fou que ne l’était Nick Leeson. Au contraire, les experts qui se sont penchés sur sa personnalité l’ont décrit comme quelqu’un de psychologiquement équilibré sur les plans affectif, intellectuel et relationnel, doté d’un potentiel intellectuel normal, ayant une conscience pleine et entière de ses actes.

Jérôme Kerviel apparaît avant tout comme un homme en mal de reconnaissance.

Personnalités duales

Si le trader se sent gratifié lorsqu’il gagne, il n’aime en revanche pas perdre. La tentation de dissimuler des opérations perdantes est donc forte. Le fait de ne pas avoir été pris lorsqu’il a commencé à dissimuler des positions, dont les montants dépassaient de très loin les limites qui lui étaient autorisées, a certainement renforcé chez Jérôme Kerviel le sentiment de confiance en soi.

L’actualité est riche de ces histoires de traders brillants et adulés de la communauté financière qui, comme lui, ont commis des actes d’une gravité extrême, s’estimant capable de se jouer des contrôles pour s’affranchir des contraintes et remonter si besoin la pente en cas de perte.

Chez ces professionnels peut se développer une personnalité duale avec, d’un côté, une facette rationnelle se fondant sur une réflexion structurée lors de la prise de décision et, de l’autre, une facette totalement déraisonnable pouvant les pousser aux pires comportements. L’expérience des ces dernières années prouve que les marchés portent en eux les germes qui incitent certains traders au pire. Les risques n’ont cessé de grandir au fur et à mesure du développement des transactions et de la sophistication des instruments financiers, dont la complexité est telle que leur fonctionnement échappe même parfois à ceux qui les ont conçus.

Les dispositifs de contrôle doivent à l’évidence être renforcés par la mise en œuvre de véritables garde-fous. Les traders doivent être sensibilisés au fait que le non respect des règles peut entraîner des conséquences dommageables, voire dramatiques et qu’ils doivent donc les appliquer à tout prix et en toute circonstance.

Faute de quoi, la planète financière pourrait bien subir de nouveaux séismes.

Lire la première partie : Ces « traders fous » qui mettent en péril la finance mondiale (1/2)

Source : le magazine numérique BDSphère / prépublication du tome 6 de Dantès

Source : numéro 23, la légende du tour de France / numéro 24, la légende du tour de France

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Christian Brécy a longtemps prêté sa plume à de nombreux journaux et magazines d'information économique et financière, avant de revenir à la bande dessinée. Collaborateur de l'hebdomadaire numérique BDSphère qui l'a sollicité pour assurer l'accompagnement rédactionnel de la prépublication du sixième tome de la série Dantès, il conseille aussi plusieurs autres auteurs de bande dessinée financière en préparation.