Applaudissez-moi ! (extrait)

Laissez-moi vous raconter une histoire. Vous avez traité suffisamment de dossiers financiers complexes dans votre carrière, vous comprendrez. J’ai recruté Caroline en septembre 2016. Après avoir obtenu brillamment ses diplômes de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées, elle avait commencé sa carrière dans la salle des marchés de Total où elle développait des modèles de prédiction des cours du pétrole.

C’est là qu’elle a été remarquée par un fonds d’arbitrage spécialisé dans l’énergie, basé à Genève. Elle y a travaillé quelques années, avec enthousiasme au début, puis de moins en moins. Un jour, elle est venue me voir et m’a dit qu’elle voulait donner du sens à son travail, qu’elle ne supportait plus le cynisme de cette finance prédatrice, qu’elle voulait mettre ses compétences au service d’un objectif noble. Elle ajouta qu’il serait absurde de ne pas utiliser les techniques financières les plus pointues qu’elle maîtrisait sur le bout des doigts pour investir dans des actifs verts. Son enthousiasme m’a plu. Quelques mois plus tard, nous lancions le premier fonds d’arbitrage responsable.

Le principe était simple. Caroline avait construit un modèle mathématique très sophistiqué, aujourd’hui on appelle cela pompeusement de l’intelligence artificielle. C’était un étalon qui classait les entreprises selon qu’elles se situaient du bon ou du mauvais côté dans notre système de valeurs. D’un côté les entreprises respectueuses des normes, soucieuses de leurs employés, engagées dans la transition énergétique, partageant équitablement les fruits de leur croissance, de l’autre celles du secteur hypercarboné, les extracteurs sans scrupule de matières premières et, les pires parmi les pires, celles qui bafouaient les droits humains élémentaires. Nous avions programmé sur ordinateur une vision manichéenne du monde, comme la pesée des âmes dans le retable du Jugement Dernier que j’ai admiré tant de fois lors de mes visites aux Hospices de Beaune. Une fois cette sélection effectuée, il ne restait plus qu’à récompenser les bons et à punir les méchants. Notre fonds achetait les actions des entreprises propres et responsables, et vendait celles des mauvais élèves, faisant le pari que les entreprises vertueuses réussiraient mieux que les autres si l’on était suffisamment patient.

Sur les marchés financiers, on appelle cela faire un arbitrage. Acheter une pomme, vendre une poire et espérer que le cours de la pomme progressera plus que celui de la poire. Si vous me suivez, vous devez sans doute vous poser une question. Comment fait-on pour vendre quelque chose que l’on ne possède pas ? C’est là que nous entrons dans le domaine de la magie noire. C’était notre talon d’Achille. J’en ai encore des sueurs froides. Pour gagner le paradis, nous pactisons avec le diable. Côté pile, une finance saine et durable, soucieuse de la nature et des plus vulnérables, une finance régénératrice qui prépare un futur inclusif et neutre en carbone. Côté face, la poursuite des techniques complexes et des méthodes d’apprentis sorciers qui avaient plongé le système dans le chaos douze ans plus tôt. Des pratiques qui pouvaient nous conduire tout droit dans le précipice. J’avais de bonnes raisons de craindre le pire. Reproduire les mêmes comportements et espérer que les conséquences seront différentes est la pire des folies.

Pourtant, là encore je me suis trompé. Ce n’est pas ce qui s’est produit. Dès les premiers jours de la crise, un vent de « monde d’après » a soufflé sur les marchés financiers, le prix du pétrole s’est écroulé, les puits de gaz de schistes ont fermé les uns après les autres dans le désert du Texas, au Canada les extracteurs de sables bitumineux ont abandonné leurs exploitations, les avions sont restés cloués au sol et, a contrario, les entreprises les plus vertes ont résisté aux conséquences économiques du virus. Il avait donc fallu une pandémie pour que nos intuitions soient reconnues par le marché. Enfin. Quel paradoxe ! Ce virus ignoble, lâche, raciste et inégalitaire, rendait justice à la vertu climatique et faisait payer le plus lourd tribut aux pollueurs.

Ceci est un extrait du livre « Applaudissez-moi ! » écrit par Philippe Zaouati paru aux Éditions Pippa (ISBN-10 : 2376790468, ISBN-13 : 978-2376790464). Prix : 15 euros.

Reproduit ici grâce à l'aimable autorisation de l'auteur et des Éditions Pippa.

« Applaudissez-moi ! » de Philippe Zaouati


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