Les droits de douane envisagés par l’UE sur les engrais menacent les petits agriculteurs et distributeurs

À l’approche d’un vote crucial du Parlement européen, prévu le 22 mai 2025, sur l’imposition de droits de douane significatifs sur les engrais importés de Russie et de Biélorussie, les inquiétudes se multiplient parmi les petites et moyennes entreprises (PME) actives dans le secteur agricole et la distribution d’engrais. Ces droits, soutenus activement par de grands producteurs européens tels que Yara International et Grupa Azoty, sont officiellement présentés comme une réponse aux pressions géopolitiques et comme un moyen de réduire la dépendance vis-à-vis d’un éventuel chantage économique russe. Toutefois, les experts du secteur avertissent que les conséquences les plus graves et les plus immédiates pèseront sur les petits exploitants agricoles et les distributeurs.

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By Rédacteur Last modified on 16 mai 2025 15h32
Les droits de douane envisagés par l’UE sur les engrais menacent les petits agriculteurs et distributeurs
Les droits de douane envisagés par l’UE sur les engrais menacent les petits agriculteurs et distributeurs - © Economie Matin

Historiquement, l’Union européenne avait délibérément exclu les engrais de ses régimes de sanctions à l’encontre de la Russie, afin d’éviter toute perturbation dans l’approvisionnement en intrants agricoles, essentiels à la sécurité alimentaire du continent. Cette approche, clairement formulée par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) en novembre 2022, mettait en garde contre les risques majeurs de pénurie d’engrais, d’augmentation brutale des coûts de production et d’inflation agricole. Malgré ces alertes précoces, les pressions exercées par les principaux producteurs européens d’engrais n’ont cessé de s’intensifier, aboutissant à la proposition controversée de la Commission européenne en janvier 2025, portée par le commissaire au commerce Maroš Šefčovič, et soutenue par l’influent lobby industriel Fertilizers Europe.

Les géants européens du secteur des engrais présentent ces droits de douane comme une mesure indispensable pour corriger les distorsions du marché et contrer des pratiques présumées de dumping de la part des fabricants russes et biélorusses. Toutefois, derrière la rhétorique de l’autonomie stratégique et de la concurrence équitable, ces entreprises se trouvent en position de tirer un bénéfice économique considérable de la réduction de la concurrence étrangère.

Plus préoccupant encore, malgré les conséquences potentiellement dévastatrices de la mesure, la Commission européenne reconnaît qu’aucune évaluation d’impact détaillée n’a été réalisée pour accompagner la proposition. Cette absence de diligence soulève de sérieuses questions quant à la rigueur et à la transparence du processus décisionnel. Les PME, déjà vulnérables face aux fluctuations économiques, risquent ainsi de supporter le poids de décisions réglementaires insuffisamment étudiées, ce qui remet en cause la légitimité et l’équité d’une initiative d’une telle ampleur.

Les répercussions pour les petits acteurs du marché pourraient être irréversibles. Des études indépendantes et des analyses sectorielles prévoient une hausse des prix des engrais de l’ordre de 20 à 30 %, ce qui alourdirait fortement les coûts d’exploitation des PME, déjà fragilisées par les tensions économiques actuelles. Les engrais représentant entre 10 et 30 % des coûts variables dans la production végétale, ces droits de douane pourraient placer un grand nombre d’exploitations agricoles de petite taille au bord de la faillite.

Les petits distributeurs, disposant de capacités de stockage limitées et de peu de marge de manœuvre dans leurs stratégies d’approvisionnement, feront face à des perturbations aiguës. Contrairement aux grandes entreprises, capables de redéployer rapidement leurs ressources ou d’absorber des pertes temporaires, les PME ne disposent ni de la solidité financière ni du pouvoir d’achat nécessaires pour faire face à ces chocs. Elles risquent ainsi de ne plus pouvoir garantir la stabilité de leurs livraisons, ce qui pourrait pousser leurs clients vers des distributeurs plus grands, mieux à même de sécuriser l’offre – à un prix cependant plus élevé.

Par ailleurs, les PME agricoles seront contraintes de choisir entre des coûts d’intrants fortement alourdis ou une réduction de l’usage d’engrais. Or, une telle réduction entraînerait inévitablement une baisse des rendements et de la rentabilité, instaurant un cercle vicieux économique qui compromettrait la durabilité de l’agriculture locale et la sécurité alimentaire. La Commission européenne avance que des fournisseurs alternatifs, issus de régions comme l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient ou les États-Unis, pourraient compenser la baisse des importations russes et biélorusses. Pourtant, les professionnels du secteur restent sceptiques. Réorienter les chaînes d’approvisionnement dans des délais aussi courts représente un défi logistique majeur, particulièrement pour les PME aux ressources limitées.

Dans le même temps, les principaux bénéficiaires de ces droits de douane – les grands producteurs européens d’engrais – se trouvent en position de force pour consolider leurs parts de marché. Des entreprises telles que Yara International, Grupa Azoty, LAT Nitrogen ou Fertiglobe, qui ont activement fait pression en faveur de ces mesures, tireront un avantage économique direct de la hausse artificielle des prix et de la disparition de la concurrence extérieure. Bien que leurs arguments publics insistent sur la sécurité stratégique et la résilience économique, leurs intérêts commerciaux sous-jacents sont manifestes et soulèvent des doutes sur l’équité de cette politique.

À l’approche du vote au Parlement européen, le sort des PME – actrices essentielles de l’économie rurale et de la production agricole locale – mérite une attention urgente. Les décideurs doivent se demander si ces droits de douane servent réellement l’intérêt collectif européen ou s’ils favorisent avant tout les intérêts particuliers de quelques acteurs industriels, sous couvert d’arguments géopolitiques. Faute de mesures de protection concrètes pour les opérateurs les plus vulnérables, l’Union européenne court le risque d’aggraver les inégalités économiques et de compromettre la stabilité de son secteur agricole au profit d’intérêts corporatistes étroits.

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