L’euro peut-il détrôner le dollar ? Christine Lagarde y croit

Une monnaie, un continent, une ambition. L’euro, souvent cantonné à un rôle régional, pourrait-il demain incarner un nouvel ancrage mondial ? À Berlin, Christine Lagarde relance une question géopolitique que la crise des équilibres internationaux rend brûlante.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 27 mai 2025 7h03
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L’euro peut-il détrôner le dollar ? Christine Lagarde y croit - © Economie Matin
1,14 DOLLARUn euro vaut 1,14 dollar américain ce 27 mai 2025.

Le 26 mai 2025, à la Hertie School de Berlin, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a livré une vision claire : dans un monde où l’ordre économique multilatéral vacille, l’euro doit prendre la relève du dollar en tant que pilier monétaire international. Face à un contexte de fragmentation commerciale, de pressions protectionnistes, notamment venues des États-Unis sous l’impulsion de Donald Trump, la BCE estime que l’Europe dispose d’un levier stratégique sous-exploité : sa propre monnaie.

L’euro dans l’ombre du dollar : une anomalie stratégique

« L’économie mondiale a prospéré sur la base de l’ouverture et du multilatéralisme, soutenus par le leadership américain », a rappelé Christine Lagarde lors de son intervention du 26 mai 2025 relayée par Euractiv. Ce modèle, aujourd’hui remis en cause, repose encore massivement sur le dollar, qui représente 58 % des réserves mondiales, contre 20 % pour l’euro, selon BFMTV.

Pour Lagarde, cette disproportion ne reflète pas la puissance réelle de l’Union européenne. Elle a déclaré : « Ce n’est pas un privilège qui nous sera accordé comme ça. Nous devons le mériter ». Cette phrase pose une exigence : bâtir une infrastructure économique et juridique capable de porter l’euro au rang de monnaie d’ancrage mondiale.

Actuellement, le dollar est utilisé dans près de 90 % des transactions de change à l’échelle internationale, et cette surreprésentation confère à Washington un pouvoir exorbitant : capacité de sanction unilatérale, coût d’emprunt plus faible, attractivité des actifs. Pour Lagarde, il est temps de renverser cette asymétrie.

Le facteur Trump : de la guerre des tarifs au levier pour la monnaie européenne

L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, a relancé une stratégie de confrontation commerciale. Les droits de douane ciblant l’industrie automobile et technologique européenne ont été relevés de 15 à 25 %, déclenchant un bras de fer avec Bruxelles. Lagarde n’hésite pas à s’appuyer sur ces tensions pour justifier un changement d’échelle de l’euro : « Les politiques erratiques du président Donald Trump offrent une opportunité de choix pour renforcer le rôle international de l’euro », relate Boursier. Le moment est jugé propice par la BCE pour initier un basculement monétaire mondial, à condition que l’Union européenne cesse de parler à plusieurs voix. « L’Europe doit s’engager fermement en faveur du libre-échange, renforcer son unité et parler d’une seule voix », a martelé Lagarde.

Ce positionnement, volontairement stratégique, place l’euro non pas en concurrent direct du dollar, mais en alternative crédible dans un monde fracturé, marqué par la montée des BRICS+, le recul des États-Unis sur la scène multilatérale, et la régionalisation des chaînes de valeur.

L’euro, arme géoéconomique conditionnée à une réforme de fond

Toutefois, Christine Lagarde le reconnaît : le statut de monnaie internationale ne se décrète pas. Pour que l’euro assume un rôle d’ancrage comparable au dollar, plusieurs conditions structurelles doivent être réunies :

  1. Un marché des capitaux unifié et liquide, permettant une gestion optimale de la dette souveraine européenne ;
  2. Des institutions financières transnationales disposant d’un passeport européen complet ;
  3. Une politique de sécurité intégrée, garantissant la protection des intérêts économiques de la zone euro sur les marchés globaux ;
  4. Une capacité de résistance aux sanctions extraterritoriales américaines, comme le montrent les récentes restrictions sur les financements internationaux d’entreprises chinoises ou iraniennes.

Lagarde évoque à ce titre l’importance de l’autonomie stratégique ouverte, concept défendu par la Commission européenne, qui suppose de ne pas rompre avec la mondialisation, mais d’y participer à égalité de règles. L’euro deviendrait ainsi un bouclier économique, protégeant les États membres de la volatilité monétaire et des conflits normatifs. « Améliorer le rôle international de l’euro pourrait booster la demande européenne, protéger l’Europe contre des flux de capitaux plus volatils, et permettre à l’Europe de mieux contrôler son propre destin », a-t-elle détaillé.

Le dollar vacille, non pas en valeur, mais en légitimité. Et l’euro, jusqu’ici instrument régional, pourrait devenir une plateforme monétaire de référence, si et seulement si l’Union européenne assume pleinement son projet d’intégration. Christine Lagarde n’a pas proposé une alternative idéologique au dollar, mais un itinéraire stratégique, dont la première étape commence à domicile.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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