Broken Money de Lyn Alden disponible en français

Sorti en 2023, Broken Money de Lyn Alden s’est d’emblée hissé parmi les ouvrages les plus reconnus sur le bitcoin et les questions monétaires. Il a eu un grand retentissement aux États-Unis, le voici disponible en français grâce à Konsensus Network, une maison d’édition spécialisée dans l’édition et la traduction de livres sur le bitcoin sous le titre de Rupture monétaire. En voici une recension.

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By Philippe Herlin Published on 1 juillet 2025 5h00
Avec le franchissement de ce cap historique, le Bitcoin semble inaugurer un nouvel âge d’or pour les cryptomonnaies.
Avec le franchissement de ce cap historique, le Bitcoin semble inaugurer un nouvel âge d’or pour les cryptomonnaies. - © Economie Matin
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La notion clé de registre

Dans le premier chapitre, Lyn Alden présente la notion de registre, qui reviendra dans tout le livre, et c’est effectivement une notion cruciale parce qu’elle est à la base de la monnaie, elle permet de comprendre l’échange avant même que la monnaie ne soit créée : « Beaucoup pensent que le concept de monnaie commence avec quelque chose comme des pièces ou des coquillages, mais l’histoire débute bien avant cela. Elle débute avec un registre. Un registre est un bilan des transactions et il est utilisé pour tenir à jour la propriété de chacun. Les plus anciens registres écrits connus datent de plus de 5000 ans et proviennent de la Mésopotamie antique, où ils étaient gravés sur des tablettes d’argile. » (p. 3)

Fixant ce que chacun doit à qui, le registre fonctionne au sein des petites communautés, dans une famille, et c’est uniquement lorsque la communauté grandit et, surtout qu’elle entre en contact avec d’autres communautés, que la notion de monnaie émerge. Le registre précède la monnaie, et il la fait fonctionner (comptabilité, système bancaire, blockchain). « La question centrale de ce livre : "Qui contrôle le registre ?" » (p. 148) Une analyse originale et pertinente.

L’auteur revient sur l’histoire de la banque : « Contrairement à la banque libre, la banque centrale standardise et centralise le registre national et les billets de banque […] Dans ce cadre, la banque centrale détermine principalement la quantité de monnaie de base (la somme des espèces physiques et des réserves bancaires) dans le système. » (p. 90) et explique justement que « Lorsqu’un État instaure une banque centrale, et surtout s’il interdit la possession d’or, il retire le pouvoir monétaire des mains du peuple pour le confier presque entièrement aux banques et aux autorités gouvernementales. » (p. 99)

Au niveau mondial, en ce qui concerne les devises, « Dans un monde où s’affrontent des registres souverains concurrents, tous centralisés et non adossés à une valeur tangible, nous revenons inévitablement à la question centrale de ce livre : "Qui contrôle le registre ?" Géopolitiquement, la réponse est que, à l’ère des télécommunications, le pays jouissant de la plus grande puissance économique et militaire est vraisemblablement celui qui détient le contrôle principal du registre mondial. Le registre du pays le plus puissant sert d’unité de compte tierce indépendante pour les transactions internationales. La Corée du Sud et l’Arabie saoudite, par exemple, n’ont pas besoin de faire confiance aux registres de l’autre si elles veulent commercer entre elles, mais elles doivent toutes deux faire confiance aux États-Unis. » (p. 148)

En conséquence, « le monde fonctionne essentiellement sur la base d’un système financier à deux niveaux. La plupart des gens situés au niveau inférieur sont obligés de payer et d’épargner dans leur monnaie locale, et sur 160 monnaies, la plupart ne sont pas très fiables. Dans les pays en développement en particulier, les individus ont souvent du mal à économiser, leurs monnaies étant constamment dévaluées et parfois sujettes à l’hyperinflation. Par ailleurs, au niveau supérieur, les entreprises exportatrices, importatrices, la classe riche et les banques centrales de ces pays émergents utilisent des dollars et d’autres devises majeures pour interagir avec les marchés mondiaux. Les dirigeants de ces pays, qui dévaluent fréquemment l’épargne de leur peuple, conservent souvent pour eux-mêmes des comptes en dollars, en francs ou en euros dans des banques offshore et des paradis fiscaux, plutôt que de se soumettre à la faiblesse monétaire que leur propre population subit régulièrement. » (p. 149)

Monnaie et inflation

La banque centrale qui crée la monnaie sous la pression de l’État : « La Réserve fédérale peut créer de la nouvelle monnaie de base en mettant en œuvre une politique d’assouplissement quantitatif (quantitative easing, ou QE en abrégé). Pour ce faire, elle crée de nouvelles réserves bancaires ex nihilo et achète avec des actifs existants, comme des bons du Trésor ou des créances hypothécaires titrisées. Il s’agit d’un échange d’actifs, mais d’un côté, la contrepartie a été créée à partir de rien pendant l’échange. [Et] si l’État fédéral américain accumule des déficits budgétaires très importants et que la Réserve fédérale crée de nouvelles réserves bancaires pour acheter les émissions de bons du Trésor sur le marché secondaire afin de financer ces déficits, alors cela a pour effet de créer directement de la nouvelle monnaie au sens large (et donc de contourner le canal du crédit) en plus d’accroître la base monétaire. » (p. 211, 212)

Cette masse de monnaie sans contrepartie crée une inflation persistante, et c’est voulu : « Le principe d’une inflation permanente vise essentiellement à 1) encourager systématiquement le recours au crédit plutôt qu’à l’épargne, 2) réduire graduellement mais sûrement la valeur des dettes, 3) atténuer constamment les signaux de prix que notre monde en perpétuel changement nous envoie pour nous inciter à agir, et 4) permettre aux États de maintenir des déficits budgétaires chroniques comme une forme de prélèvement opaque. Ces objectifs bénéficient avant tout à ceux qui se situent au centre névralgique du système, à savoir les États, les grandes entreprises et les acteurs financiers. » (p. 258)

On retrouve les analyses de Saifedean Ammous (voir 1 et 2), que cite l’auteur : « Une monnaie faible incite constamment à l’emprunt et à l’investissement, indépendamment de la pertinence de ces actions. À l’inverse, une monnaie forte encourage l’épargne, et pousse à n’emprunter ou à n’investir que lorsque cela paraît vraiment judicieux. La monétisation de biens utiles, tels que les actions d’entreprises et l’immobilier, faute de meilleures alternatives monétaires, a des effets négatifs tangibles et contribue à la formation de bulles artificielles. » (p. 269)

L’avènement du Bitcoin

Bitcoin apporte un registre radicalement nouveau dans son fonctionnement et totalement sécurisé : « Contrairement aux banques, aux banques centrales, et aux systèmes financiers utilisant la monnaie fiduciaire, il n’y a aucune entité qui puisse déprécier de manière unilatérale le registre de Bitcoin. Il n’y a pas de nœud central qui puisse se créer un million de nouveaux bitcoins. Personne ne peut voler les fonds d’un utilisateur à moins d’obtenir sa clé privée (qui peut être encore davantage sécurisée par des mots de passe et/ou une protection par multisignature) ou à moins de le contraindre à envoyer ses bitcoins. Le registre est transparent, objectif et sécurisé par des ressources réelles sous forme d’électricité et de processeurs spécialisés. » (p. 341)

Alors certes « Bitcoin consomme de l’énergie, mais ce faisant, il permet de maintenir et de mettre à jour un registre mondial de façon décentralisée et automatisée, contrairement aux registres bancaires actuels qui dépendent de processus centralisés et souvent manuels fondés sur la confiance. » (p. 443)

Le danger des MNBC

Lyn Alden dénonce la menace que représentent les MNBC (monnaies numériques de banque centrale) : « les monnaies numériques de banque centrale renforcent la capacité des banques centrales à surveiller et à contrôler l’utilisation de la monnaie qu’elles émettent. Elles entraînent des améliorations notables dans les transactions transfrontalières et favorisent une politique monétaire plus ciblée, mais soulèvent aussi de sérieuses interrogations quant à la protection de la vie privée et au contrôle exercé sur les citoyens. » (p. 468). Plus loin : « Les MNBC fournissent aux banques centrales un moyen de supprimer progressivement l’argent liquide, et par conséquent, d’éliminer le dernier bastion de confidentialité transactionnelle que leurs registres offrent. » (p. 473)

Bitcoin défend notre vie privée

Comme le rappelle justement Lyn Alden : « Autrefois, violer la vie privée était coûteux. Avant que l’usage d’Internet, des smartphones, des caméras de surveillance et d’autres technologies ne se généralise, violer l’intimité de quelqu’un nécessitait une surveillance physique, une fouille de la personne ou de ses biens. De ce fait, la personne dont la vie privée était compromise avait souvent conscience de cette violation. À l’ère numérique, il devient de plus en plus aisé pour les États, les entreprises ou même les particuliers de violer la vie privée d’autrui sans que la personne concernée ne s’en rende compte. » (p. 481)

Heureusement, « Certaines technologies sont intrinsèquement centralisatrices, tandis que d’autres sont naturellement décentralisatrices. L’imprimerie en est un exemple probant. Elle a joué un rôle majeur lors de la Réforme protestante, la Révolution américaine, la Révolution française et de nombreux changements sociétaux majeurs. Elle a permis à de nombreux pays de faire évoluer leurs modèles de gouvernance, passant de la théocratie et de la monarchie vers la démocratie, grâce à la diffusion à moindre coût d’informations et d’idées sur de longues distances. » (p. 505)

Ainsi par exemple : « Avant l’arrivée de Bitcoin, pour transférer des sommes importantes sur de longues distances, on passait nécessairement par le système bancaire. Les États pouvaient alors imposer diverses restrictions en ciblant directement les banques, qui se chargeaient de bloquer ou filtrer les transactions. Or, le fonctionnement pair à pair de Bitcoin autorise le transfert de valeur à l’échelle mondiale sans intermédiaire centralisé, pourvu qu’aucune entité malveillante ne puisse acquérir et maintenir plus de 50% de la puissance de calcul du réseau. » (p. 511)

Plus globalement, « le bitcoin et les cryptomonnaies n’ont pas pour vocation de "contourner la loi", mais visent plutôt à forcer les gouvernements à agir dans les limites légales, tout en donnant aux individus davantage de marges de manœuvre lorsque les pouvoirs publics se mettent à modifier la loi dans un sens contraire aux libertés. » (p. 522)

Qui contrôle le registre ?

Nous sommes face à un conflit de registre, entre le sommet et la base, entre l’État qui peut créer facilement de la monnaie, et diluer ainsi l’épargne des gens, et la base qui cherche à se protéger et à maintenir son pouvoir d’achat, avec l’or ou le bitcoin :

« En matière de contrôle du registre, deux aspects principaux se dégagent. Le premier consiste à se demander : "Qui peut surveiller et censurer les transactions d’autrui, ou geler leurs fonds ?" Le second : "Qui peut créer de la monnaie quasiment sans coût et dévaluer l’épargne et les salaires d’autrui ?" Lorsqu’un groupe peut créer de la monnaie à un coût nettement inférieur sa valeur de marché, il s’arroge le pouvoir de seigneuriage et, de fait, partiellement ou totalement le contrôle du registre. […] Dans les systèmes de monnaie fiduciaire, les États souverains et les banques centrales peuvent créer de la monnaie quasi gratuitement, et chacun est supposé l’accepter comme ayant de la valeur au sein de la juridiction, même lorsqu’elle est continuellement diluée. De nombreux pays gèrent leurs registres de façon désastreuse, provoquant une augmentation massive de la masse monétaire et des prix. Quand les gens cherchent à fuir ce registre en se tournant vers d’autres actifs pour protéger leur épargne, les autorités assument rarement la responsabilité du problème ; elles tendent plutôt à incriminer les spéculateurs et des forces extérieures, et souvent, bloquent les voies de sortie.

L’or a longtemps servi de refuge et de moyen d’épargne, mais il n’est pas une monnaie de transaction adaptée à l’ère digitale. Le réseau Bitcoin propose une alternative plus moderne et rapide, où personne ne peut créer de bitcoins de manière discrétionnaire, supprimant toute possibilité de seigneuriage. De la même manière, aucune transaction ne peut être censurée sans le contrôle de plus de 50% de la puissance de calcul active du réseau, et il peut circuler à l’échelle mondiale sans nécessiter de banque centrale. Toutefois, le réseau est encore relativement jeune, et sa résilience face aux attaques d’envergure de la part d’États majeurs cherchant à préserver leurs systèmes monétaires centralisés, devenus instables du fait de leur propre entropie, reste à être éprouvée. » (p. 533)

Lyn Alden termine sur ces lignes : « Nous ne pouvons pas prédire l’avenir. Le mieux que nous puissions faire est d’analyser le présent, imaginer l’avenir que nous souhaitons, puis de jouer chacun notre rôle pour atteindre cette vision. Selon moi, une monnaie décentralisée, open source, qui renforce l’autonomie des individus, qui ne requiert aucune autorisation pour être utilisée et qui permet une circulation plus libre de la valeur, est à la fois quelque chose de puissant et d’éthique. Un tel concept améliore le système financier actuel à de multiples égards, tout en imposant un garde-fou face aux abus de pouvoir, ce qui le rend digne d’être exploré et soutenu. » (p. 534)

> Retrouvez la version complète (trois fois plus) de cet article dans la lettre Bitcoin Booster du mois d’août.

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Philippe Herlin est économiste, Docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers, il a publié plusieurs ouvrages chez Eyrolles et rédige des chroniques hebdomadaires pour Goldbroker. Il écrit tous les vendredis un article sur l'art et la culture vus à travers l'économie, et intervient ponctuellement sur d'autres sujets. Son site : philippeherlin.com.

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