L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) appelle les gouvernements à augmenter considérablement les taxes sur les boissons sucrées et l’alcool. Pour l’agence, des taux trop faibles laissent ces produits durablement abordables, au détriment de la santé publique… et des finances des systèmes de soins.
Taxes : l’OMS demande une hausse considérable sur sodas et alcool

L’argument sanitaire est connu. L’angle, lui, est désormais nettement plus budgétaire : l’OMS présente la fiscalité comme un instrument de prévention, mais aussi comme une source de recettes « liées à la santé » dans un contexte où les dépenses médicales progressent avec les maladies non transmissibles et les traumatismes évitables.
Taxes : l’OMS réclame un changement d’échelle
Le diagnostic posé par l’organisation est frontal : « des systèmes fiscaux peu efficaces permettent aux produits nocifs de rester bon marché », alors même que les systèmes de santé font face à des « pressions financières croissantes ».
L’OMS ne se contente pas d’une recommandation de principe. Elle relie explicitement la dynamique des prix aux comportements de consommation, et donc à la charge de morbidité. Dans sa logique, si l’alcool et les boissons sucrées deviennent progressivement plus accessibles — notamment parce que la fiscalité n’est pas ajustée — la consommation augmente mécaniquement, en particulier chez les plus jeunes.
Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, résume l’ambition de l’outil fiscal en une phrase : « Les taxes sur les produits nocifs pour la santé sont l’un des outils les plus efficaces ». Derrière ce rappel, une idée structurante : la collectivité supporte une partie substantielle des coûts de long terme (soins, arrêts de travail, pertes de productivité), tandis que la fiscalité « santé » récupère, selon l’OMS, une part trop faible de la valeur créée sur ces marchés.
Boissons sucrées : une assiette trop étroite et des taux symboliques
Sur le volet boissons sucrées, l’OMS souligne un paradoxe : oui, de nombreux pays taxent déjà, mais l’efficacité est freinée par une assiette incomplète et des taux souvent modestes.
Le communiqué avance un repère central : au moins 116 pays taxent les boissons sucrées, « dont beaucoup sont des sodas ». Mais « de nombreux autres produits riches en sucre » ne sont pas couverts, notamment les jus 100%, certaines boissons lactées sucrées ou encore des boissons prêtes à boire à base de thé ou de café. Autrement dit, le cadre fiscal peut être contourné par la diversification de l’offre et des catégories de produits.
Surtout, l’OMS décrit une taxation fréquemment insuffisante pour peser réellement sur les décisions d’achat : la taxe médiane, c'est-à-dire celle pour laquelle 50% des pays taxent moins et 50% taxent plus, « ne représente qu’environ 2% du prix d’un soda sucré lambda ». À ce niveau, l’“effet prix” reste limité, en particulier si l’inflation et la hausse des revenus rendent ces produits plus accessibles dans le temps.
Pour le consommateur, le message est clair : l’OMS pousse les États à quitter la logique de « micro-signal » (un léger surcoût) pour aller vers une fiscalité réellement dissuasive, susceptible de modifier les volumes consommés et d’orienter l’offre vers des alternatives moins sucrées.
Alcool : l’inflation, la "dérive d’accessibilité" et l’angle mort du vin
Côté alcool, l’OMS insiste sur un mécanisme moins visible dans le débat public : une taxe non indexée perd progressivement de son impact. En clair, si la fiscalité n’évolue pas au rythme de l’inflation et de la croissance des revenus, l’alcool peut devenir « plus abordable » même sans baisse affichée des prix. C’est l’un des points saillants du communiqué : l’organisation observe que, depuis 2022, l’alcool est devenu plus abordable ou est resté inchangé « dans la plupart des pays », précisément parce que la fiscalité ne suit pas.
L’OMS donne aussi des ordres de grandeur mondiaux : des taux d’accise, c'est-à-dire une taxe indirecte spécifique prélevée sur certains produits, souvent jugés sensibles (alcool, tabac, carburants…), médians de 14% pour la bière et 22,5% pour les spiritueux.
Le sujet le plus sensible en Europe tient à un autre constat : « le vin n’est toujours pas taxé dans au moins 25 pays, principalement en Europe ». Pour l’OMS, l’enjeu est celui de la cohérence sanitaire : traiter les catégories alcoolisées de façon comparable, plutôt que de conserver des exceptions structurelles.
Enfin, l’organisation rattache directement l’alcool à des coûts sociaux immédiats (traumatismes, violences, accidents), au-delà des maladies chroniques. Le Dr Etienne Krug, responsable à l’OMS, affirme que « Des boissons alcoolisées plus abordables favorisent la violence, les traumatismes et les maladies ».
Hausse : une stratégie “prix réels” sur dix ans
L’appel du 13 janvier 2026 s’inscrit dans une trajectoire déjà formalisée par l’OMS : l’initiative « 3 d’ici à 2035 », lancée en 2025, vise à augmenter les prix réels du tabac, de l’alcool et des boissons sucrées d’« au moins 50% d’ici à 2035 » via la fiscalité.
Le terme « prix réels » est déterminant. Il signifie que la hausse recherchée ne doit pas être neutralisée par l’inflation. C’est un message technique, mais très concret : une taxe fixe, inchangée pendant plusieurs années, finit par “rétrécir” en proportion du prix payé au quotidien. L’OMS plaide donc pour des dispositifs qui suivent la conjoncture et limitent la reconstitution progressive de l’accessibilité.
Et, pour répondre à l’argument politique récurrent (« une taxe, ce n’est qu’un impôt de plus »), l’organisation insiste sur l’affectation possible : Jeremy Farrar, sous-directeur général de l’OMS, met en avant la logique d’investissement public, soulignant que ces taxes « permettent (…) d’obtenir des recettes que les pouvoirs publics peuvent réinvestir dans les soins de santé, l’éducation et la protection sociale ».
Ce que l’OMS demande
- Relever les taxes sur boissons sucrées et alcool : pour freiner la consommation et dégager des recettes.
- Élargir le champ : ne pas se limiter aux sodas si d’autres boissons très sucrées échappent à la taxe.
- Indexer : réajuster régulièrement à l’inflation (sinon l’effet s’évapore).
- Traiter le “cas vin” : l’OMS rappelle qu’il reste non taxé dans au moins 25 pays, surtout en Europe.
