Air France : pourquoi l’État envisage d’effacer une partie de sa dette

Effacer une partie de la dette d’Air France n’est pas un simple ajustement comptable. C’est un choix politique lourd, assumé par Bercy, qui engage plusieurs centaines de millions d’euros publics et pose une question centrale : pourquoi l’État peut-il renoncer à ses créances ici, alors que partout ailleurs il serre les vis ?

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 15 janvier 2026 11h49
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Air France : pourquoi l’État envisage d’effacer une partie de sa dette - © Economie Matin

À la mi-janvier 2026, le gouvernement a discrètement franchi un cap. Dans le projet de loi de finances pour 2026, il ouvre la voie à un allègement massif de la dette d’Air France, héritée de la crise sanitaire. Une décision prise alors que la compagnie est redevenue bénéficiaire, que le déficit public reste hors de contrôle et que chaque ministère est sommé de faire des économies.

Une ardoise devenue encombrante

La dette d’Air France n’est pas née d’une mauvaise gestion ordinaire. Elle est le produit direct du choc du Covid-19, lorsque l’État a décidé, en urgence, de sauver la compagnie nationale à coups de prêts, d’avances et de recapitalisations. À l’époque, l’argument était le suivant : laisser tomber Air France aurait signifié accepter un effondrement industriel, social et stratégique.

Cependant, cinq ans plus tard, la situation a radicalement changé. Air France a renoué avec les bénéfices depuis 2022 et affiche une trajectoire financière redressée. Pourtant, son bilan reste lesté par une dette nette de 7,8 milliards d’euros au 30 septembre 2025. Une dette dont près de 728 millions d’euros correspondent à des créances détenues par l’État, désormais jugées « effaçables ».

C’est précisément ce point qui rend le dossier explosif. En introduisant dans le budget 2026 la possibilité d’abandonner ces créances, le gouvernement transforme une aide exceptionnelle en don. Officiellement, Bercy s’appuie sur le feu vert de la Commission européenne, qui a reconnu le caractère compensatoire de certaines aides Covid. Politiquement, le message est clair : l’État préfère solder le passé plutôt que continuer à afficher une dette publique envers une entreprise redevenue rentable.

Un traitement de faveur qui rappelle d’autres précédents

Ce n’est pas la première fois que l’État choisit d’effacer des dettes jugées trop lourdes pour des acteurs stratégiques. Le précédent de la SNCF reste dans tous les esprits. En reprenant environ 35 milliards d’euros de dette ferroviaire, l’État avait assumé un transfert massif vers les comptes publics afin d’assainir durablement le groupe.

Dans le cas d’Air France, l’ampleur est moindre, mais la logique est similaire. Il s’agit de soulager une entreprise clé pour préserver sa compétitivité future. Cette démarche interroge néanmoins le principe d’égalité de traitement. D’autres secteurs ont souffert du Covid, parfois durablement, sans bénéficier d’un tel effacement d’ardoise.

Le rôle de Bercy est ici central. Actionnaire d’Air France-KLM, l’État agit à la fois comme créancier, investisseur et arbitre. En renonçant à une partie de la dette, il améliore mécaniquement la situation financière du groupe, mais il accepte aussi une perte nette pour les finances publiques. Cette double casquette alimente un malaise croissant : l’État protège-t-il l’intérêt général ou priorise-t-il ses participations stratégiques ?

Air France face à la réalité des finances publiques françaises

Les 727,8 millions d’euros que l’État pourrait effacer ne sont pas une ligne abstraite. Rapportée aux budgets publics, cette somme prend un tout autre relief. Elle représente l’équivalent de milliers de recrutements dans les hôpitaux. Elle correspond aussi à des investissements majeurs dans les écoles, la police ou la justice.

Dans le domaine militaire et sécuritaire, un tel montant permettrait d’accélérer des programmes d’équipement attendus depuis des années. Du côté de l’agriculture, confrontée à une crise structurelle et climatique, cette enveloppe pèserait lourd dans le soutien aux exploitations. L’effacement de la dette d’Air France n’est pas neutre : il implique un arbitrage implicite entre priorités publiques.

Ce choix intervient dans un contexte budgétaire particulièrement dégradé. La dette de l’État dépasse désormais les 3 000 milliards d’euros, tandis que le déficit public reste largement au-dessus des standards européens. Dans ce cadre, chaque euro auquel l’État renonce alimente une question simple, mais redoutable : pourquoi cet effort pour Air France, et pas pour d’autres ?

En allégeant la dette d’Air France, le gouvernement assume un pari politique. Celui de considérer qu’un champion national mérite un traitement exceptionnel, même au prix d’un signal budgétaire difficile à justifier auprès des contribuables. Un pari qui, au-delà de l’aérien, pourrait bien faire jurisprudence.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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