Mercosur–UE : derrière la viande brésilienne, l’ombre d’un “cartel” qui dérange

Le marché de la viande brésilienne est aujourd’hui rattrapé par son histoire : scandales de corruption, collusions politiques, concentration extrême du pouvoir économique. Derrière ces scandales, un groupe et une famille : le groupe JBS tenu par la toute puissante famille Batista. À mesure que l’accord Mercosur avance, une question devient explosive : l’Europe peut-elle ouvrir son marché à un système dont les dérives ont déjà ébranlé les plus hauts niveaux de l’État brésilien ?

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By La rédaction Last modified on 24 avril 2026 9h32
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Mercosur–UE : derrière la viande brésilienne, l’ombre d’un “cartel” qui dérange - © Economie Matin
111 MILLIARDS €Les échanges de biens entre l’Union européenne et le Mercosur ont atteint environ 111 milliards d’euros en 2024

Un accord commercial qui dépasse largement la seule question économique

À mesure que l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur se rapproche de son application, le débat public reste étonnamment focalisé sur les volumes, les quotas et les compensations sectorielles, alors même que l’enjeu réel dépasse de loin la simple logique commerciale. Ce traité s’inscrit dans un rapport de force global, où se confrontent des modèles économiques, des stratégies industrielles et des systèmes d’influence profondément différents. Comme le souligne la note d’alerte de l’École de Guerre Économique sortie il y a quelques jours, il est illusoire de considérer le Mercosur comme un simple accord d’échange : il s’agit d’un cas d’école d’affrontement économique structuré, dans lequel certains acteurs ont déjà pris une longueur d’avance.

Dans ce cadre, l’ouverture du marché européen à la viande sud-américaine ne peut être analysée isolément. Elle constitue au contraire l’un des points d’entrée les plus sensibles d’un système plus vaste, où s’entremêlent puissance industrielle, relais politiques et stratégies d’expansion à l’échelle mondiale. Et au cœur de ce dispositif, un acteur concentre aujourd’hui toutes les attentions : JBS.

JBS, une puissance mondiale au cœur des controverses

Le groupe JBS est aujourd’hui le premier producteur mondial de viande, avec une présence sur tous les continents et une capacité d’influence qui dépasse largement le cadre du secteur agroalimentaire. Mais cette réussite industrielle spectaculaire s’accompagne d’un passif particulièrement lourd, qui interroge directement la nature du système dans lequel il s’inscrit. Les frères Batista, qui contrôlent le groupe, ont été au cœur de plusieurs des plus grands scandales politico-financiers brésiliens. Leur holding a reconnu des faits de corruption dans des procédures internationales, et leur nom reste associé à des affaires ayant impliqué les plus hauts niveaux de l’État. Cette trajectoire singulière, faite d’expansion rapide, de crises judiciaires et de retours successifs au premier plan, alimente aujourd’hui une perception de plus en plus critique du modèle qu’ils incarnent.

À cela s’ajoutent des accusations récurrentes concernant les pratiques environnementales du secteur. Une enquête sur la base de travaux de Greenpeace, a mis en lumière des mécanismes de « blanchiment de bétail », consistant à intégrer dans les chaînes d’approvisionnement des animaux issus de zones déforestées illégalement. Ces révélations, loin d’être anecdotiques, illustrent les failles structurelles d’un système de production difficile à contrôler à grande échelle.

Un modèle de concentration qui interroge les équilibres de marché

Au-delà des scandales, c’est la structure même du marché de la viande brésilienne qui pose question. La concentration extrême du secteur autour de quelques acteurs dominants, dont JBS est la figure centrale, crée un déséquilibre profond dans les rapports de force économiques. Cette situation confère à ces groupes une capacité d’influence considérable, tant sur les chaînes de production que sur les décisions politiques.

Le rapport de l’École de Guerre Économique insiste sur ce point : le développement de ces “champions nationaux” s’est appuyé sur une articulation étroite entre intérêts privés et soutien public, notamment via des instruments financiers comme la BNDES. Ce modèle, assumé par le Brésil dans une logique de projection de puissance, contraste fortement avec l’approche européenne, souvent plus fragmentée et moins offensive. Dans ce contexte, parler de “cartel” est une manière de désigner un système où la concentration économique, l’influence politique et les stratégies d’expansion se renforcent mutuellement, au point de structurer un véritable écosystème de pouvoir.

L’Europe face à un choix stratégique sous-estimé

L’Europe semble engager son ouverture tout en anticipant déjà ses effets négatifs, en mettant en place des mécanismes de sauvegarde destinés à corriger a posteriori les déséquilibres créés. Une approche qui révèle une forme de contradiction stratégique, et qui alimente le sentiment d’une négociation menée à rebours des intérêts de certaines filières. Une évidence s’impose : le débat sur le Mercosur ne peut plus se limiter à une discussion technique. Il doit intégrer la dimension systémique de ce partenariat, et poser clairement la question de la compatibilité entre les standards européens et les réalités du modèle qu’il s’apprête à accueillir.

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