Malgré la fermeture du détroit d’Ormuz qui perturbe l’approvisionnement mondial en kérosène, les compagnies aériennes et pétrolières adoptent un discours rassurant. Cette posture vise à préserver la saison estivale cruciale pour leurs résultats financiers.
Kérosène : les compagnies aériennes minimisent les risques de pénurie malgré la crise du détroit d’Ormuz

Kérosène : un discours rassurant face aux tensions géopolitiques
Le conflit entre l'Iran et les États-Unis a quasiment fermé le détroit d'Ormuz, principal couloir d'approvisionnement mondial en kérosène ; et pourtant, compagnies pétrolières comme aériennes adoptent un discours délibérément apaisant. Cette sérénité affichée contraste singulièrement avec la réalité des stocks européens, tombés à des niveaux historiquement bas dans la zone Amsterdam-Rotterdam-Anvers, plaque tournante du carburant aérien sur le Vieux Continent.
Selon les données de LSEG, environ un cinquième du pétrole mondial et un quart du carburant aérien européen transitent habituellement par cette route stratégique. Malgré cela, les grands acteurs du secteur rejettent catégoriquement l'hypothèse d'une pénurie imminente — avec une unanimité qui, en elle-même, mérite réflexion. À ce sujet, ZoneBourse analyse en détail la posture du secteur aérien face à ces craintes.
Des dirigeants qui affichent leur sérénité malgré les signaux d'alarme
Sebastian Ebel, patron du groupe de voyage TUI, qualifie d'« étonnant » le débat sur une éventuelle pénurie de kérosène. « Il n'y a aucune indication en ce sens », affirme-t-il lors de la présentation des résultats trimestriels de son entreprise. Carsten Spohr, directeur général de Lufthansa, partage cette lecture et garantit l'approvisionnement de sa compagnie « au moins jusqu'à la mi-juillet ».
Michael O'Leary, PDG de Ryanair, s'est montré encore plus tranchant. Dans une déclaration récente à RTE, il dit n'avoir « presque zéro préoccupation concernant les approvisionnements en carburant à travers l'Europe » et ne percevoir « aucun risque réel pour les approvisionnements ». Un optimisme que les compagnies françaises partagent également : selon Air Journal, Air France-KLM, Corsair et le groupe ADP se veulent tout aussi rassurants sur la situation en France.
Les stratégies de compensation déployées par les compagnies aériennes
Face à la fermeture du détroit d'Ormuz, les compagnies aériennes ont su développer des solutions alternatives — coûteuses, certes, mais fonctionnelles. La moitié du kérosène manquant en provenance du Moyen-Orient est actuellement compensée par une hausse des importations depuis les États-Unis et le Nigeria, complétée par de faibles volumes en provenance d'Israël, une production accrue en Europe et le recours aux stocks commerciaux ainsi qu'aux réserves stratégiques d'État. Une recomposition des flux qui intervient alors que la consommation de carburant en France est déjà orientée à la baisse, au détriment des recettes fiscales de l'État.
Jozsef Varadi, patron de Wizz Air, évoque des prix du kérosène frôlant les 1 400 dollars la tonne, soit environ le double du niveau d'avant-guerre. « Cela laisse beaucoup de place à la créativité », souligne-t-il, faisant référence aux solutions logistiques innovantes que la contrainte a su faire émerger au sein du secteur.
Renforcement des stocks et soutien politique
Les exploitants aéroportuaires ont anticipé les difficultés en renforçant massivement leurs réserves. Selon la société de technologie aéronautique i6 Group, les stocks de kérosène ont bondi de plus de 60 % en avril 2026, une progression substantielle qui a largement contribué à dissiper les inquiétudes nées des alertes lancées par certains aéroports italiens.
Gary McLean, directeur de l'aéroport de Dublin, confirme cette tendance : « À court terme, nous ne voyons certainement aucun impact sur l'offre. Nous n'entendons parler d'aucune inquiétude à ce sujet pour l'été. » Au niveau politique européen, le ton est identique. Dan Jorgensen, commissaire européen à l'Énergie, déclare ne pas prévoir « de problème très grave de sécurité d'approvisionnement à court terme », tout en admettant l'impossibilité d'« exclure des difficultés à plus long terme ».
En France, le gouvernement a réuni mercredi les principales compagnies aériennes pour faire le point. Roland Lescure, ministre de l'Économie, assure qu'il n'y a « aucune crainte » de pénurie de kérosène en mai et juin, selon TF1 Info.
Les ressorts stratégiques d'un discours volontairement optimiste
Cette posture rassurante s'explique par des impératifs économiques aussi puissants que transparents. John Strickland, analyste indépendant du secteur aérien, le formule sans détour : « L'été est la saison clé pour les bénéfices des compagnies aériennes et, bien sûr, elles veulent rassurer les clients sur le fait qu'ils peuvent réserver en toute sécurité. »
La saison estivale représente en effet jusqu'à 40 % des revenus annuels pour de nombreuses compagnies européennes. Toute communication alarmiste risquerait de déclencher une vague d'annulations, compromettant un équilibre financier déjà mis à rude épreuve. Rappelons à ce titre que Bruxelles maintient le droit à indemnisation des voyageurs en cas d'annulations liées au prix du carburant — une épée de Damoclès supplémentaire pour les transporteurs.
Les défis économiques qui se profilent à plus long terme
Malgré cette confiance affichée, les répercussions économiques se font déjà sentir. Les prévisions d'une hausse des tarifs aériens de quelques points de pourcentage pour l'été 2026 ont été révisées à la baisse : Ryanair anticipe désormais un recul des prix de 1 % pour l'exercice fiscal s'achevant en mars 2027. Paradoxalement, les compagnies sacrifient leurs marges tarifaires pour préserver leur attractivité commerciale dans un contexte d'incertitude géopolitique. Pourtant, avec 80 % de leurs besoins en carburant couverts à 67 dollars le baril, leurs coûts unitaires pourraient se dégrader sensiblement si les niveaux de prix actuels venaient à se prolonger. ZoneBourse dresse un bilan détaillé de la manière dont les compagnies européennes gèrent cette équation économique inédite.
Cette crise rappelle, dans sa structure, les enseignements de précédentes ruptures d'approvisionnement. L'épisode du porte-conteneurs Evergreen dans le canal de Suez, en mars 2021, avait déjà démontré avec quelle brutalité la fragilité des chaînes logistiques mondiales peut paralyser des secteurs entiers en l'espace de quelques jours. La minimisation des risques par les acteurs du transport aérien obéit ici à une logique économique compréhensible, mais dont la solidité demeure tributaire des événements. Si l'approvisionnement semble effectivement assuré à court terme grâce aux solutions alternatives déployées, l'évolution de la situation dépendra en dernier ressort des développements géopolitiques au Moyen-Orient. L'avenir du kérosène européen reste ainsi suspendu aux négociations diplomatiques et à la résolution du conflit dans le Golfe Persique.