Infomaniak a mis en place une astuce juridique révolutionnaire pour se rendre invendable. Le fondateur Boris Siegenthaler a transféré la majorité des droits de vote à une fondation suisse, protégeant définitivement l’hébergeur contre tout rachat et garantissant la souveraineté numérique européenne.
Infomaniak devient invendable grâce à une astuce juridique

Infomaniak révolutionne la gouvernance d'entreprise avec un transfert de contrôle inédit
Infomaniak vient de franchir une étape historique dans l'univers technologique européen. Boris Siegenthaler, fondateur de l'hébergeur genevois, a orchestré une manœuvre juridique d'une audace rare en transférant la majorité des droits de vote de son entreprise à une fondation d'utilité publique. Cette décision, officialisée le 13 mai dernier selon Watson, rend désormais l'entreprise totalement imperméable à tout rachat hostile ou à toute prise de participation extérieure non désirée.
Le ressort juridique de cette opération repose sur la création d'actions spéciales détenues par la Fondation Infomaniak, dûment inscrite au registre du commerce suisse. Ces titres singuliers confèrent à la fondation un droit de veto permanent sur l'ensemble des décisions stratégiques majeures, tout en étant juridiquement incessibles. Là où les actions ordinaires peuvent librement changer de mains, ces actions spéciales sont vouées à demeurer immuablement entre les mêmes mains, constituant ainsi un verrou définitif contre toute tentative d'acquisition.
Un mécanisme de protection juridique sans précédent dans le cloud européen
Cette structure novatrice s'inspire de modèles éprouvés dans l'industrie traditionnelle : Bosch, Carl Zeiss ou Bertelsmann en sont les figures tutélaires ; mais elle constitue une première absolue dans le secteur du cloud en Europe. Les 36 collaborateurs actionnaires d'Infomaniak ont approuvé cette transformation à l'unanimité, acceptant délibérément une dilution de leurs droits de vote au bénéfice de la pérennité de l'entreprise.
D'après Clubic, cette décision intervient dans un contexte où plusieurs acteurs européens du cloud ont été absorbés, ces dernières années, par des géants américains. Le sort d'Interxion, racheté en 2020 par Digital Realty pour 8,4 milliards de dollars avant que sa marque ne disparaisse purement et simplement, illustre avec éloquence les risques que Siegenthaler entend conjurer. Pour les utilisateurs soucieux de choisir un hébergement fiable et souverain, ce contexte n'est pas anodin.
Souveraineté numérique européenne : une réponse concrète au Cloud Act
Cette stratégie répond directement aux enjeux de souveraineté numérique qui préoccupent avec une acuité croissante les entreprises et institutions du Vieux Continent. Le Cloud Act américain, qui autorise les autorités des États-Unis à accéder aux données hébergées par des sociétés américaines, y compris sur sol européen, représente une menace tangible pour la confidentialité des données des citoyens et organisations de l'Union.
En rendant Infomaniak insaisissable par des fonds d'investissement étrangers, cette architecture garantit que les données de millions d'utilisateurs européens demeureront sous juridiction suisse. L'entreprise, qui affichait un chiffre d'affaires de 56 millions de francs suisses en 2025 et employait plus de 340 collaborateurs en Suisse, se positionne ainsi comme un rempart face à l'hégémonie technologique américaine.
Un modèle économique repensé pour l'ère de la durabilité
La Fondation Infomaniak sera alimentée par une part pouvant atteindre 5 % du bénéfice annuel de l'entreprise, instituant un cercle vertueux entre performance économique et impact sociétal. Cette philosophie tranche radicalement avec la logique trimestrielle qu'imposent les fonds d'investissement classiques, souvent indifférents aux horizons lointains.
Boris Siegenthaler assume la présidence de cette nouvelle fondation pour une phase initiale de trois ans, tout en conservant son rôle de directeur stratégique. « La technologie n'a de sens que si elle améliore la vie, respecte notre planète et renforce notre autonomie collective », déclare-t-il dans le communiqué officiel.
Une charte fondatrice gravée dans le marbre notarial
La structure s'accompagne d'une « Charte des participations » signée devant notaire, fixant neuf principes fondateurs inaltérables. Ces engagements comprennent notamment l'interdiction formelle d'utiliser les données clients pour entraîner des modèles d'intelligence artificielle sans consentement explicite et révocable, ainsi que l'obligation de maintenir des prix équitables et de respecter les standards ouverts. S'y ajoutent la protection absolue contre les rachats hostiles, le refus de toute monétisation cachée des données et la priorité accordée aux investissements dans la recherche suisse, autant de principes qui, ensemble, dessinent un horizon radicalement différent de celui que prônent les plateformes dominantes.
Un signal fort pour la vie privée des Européens
Les répercussions de cette décision débordent largement le cadre d'Infomaniak et interrogent en profondeur l'avenir de la protection des données en Europe. Alors que les géants technologiques américains collectent massivement les données personnelles pour nourrir leurs algorithmes, cette initiative suisse offre une alternative crédible aux citoyens et organisations soucieux de préserver leur vie privée. On peut d'ailleurs explorer d'autres stratégies concrètes pour protéger ses données en ligne afin de compléter ce type de démarche.
Fondée en 1994 à Genève, dans l'orbite du CERN, l'entreprise rejoint ainsi le cercle restreint des acteurs technologiques européens ayant choisi l'indépendance plutôt que la croissance à tout prix. Son exemple pourrait en inspirer d'autres et contribuer à redessiner les contours de l'économie numérique sur le continent.
Tandis que l'Europe peine encore à rivaliser avec les mastodontes technologiques américains et chinois, Infomaniak démontre qu'une troisième voie existe, celle qui privilégie la durabilité et l'éthique à la maximisation sans limite des profits. Un modèle qui pourrait bien préfigurer l'économie numérique de demain.