Le Sénat a adopté mardi le prolongement de la vidéosurveillance algorithmique jusqu’en 2030, étendant son usage aux transports et événements publics. Cette technologie d’intelligence artificielle, testée lors des JO 2024, suscite des craintes de surveillance de masse.
La vidéosurveillance par IA prolongée par le Sénat

La vidéosurveillance par IA prolongée par le Sénat
La chambre haute a tranché ce mardi 26 mai en adoptant massivement le projet de loi Ripost, prolongeant l'expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique jusqu'à la fin de l'année 2030. Cette décision marque une étape décisive — et pour beaucoup, inquiétante — dans l'intégration de l'intelligence artificielle au service de la sécurité publique, ouvrant grand la porte à des dérives que certains n'hésitent plus à qualifier d'autoritaires.
La vidéosurveillance algorithmique : une technologie qui observe, catégorise, juge
La vidéosurveillance algorithmique, ou vidéoprotection algorithmique (VSA), représente une évolution technologique d'une tout autre nature que les caméras traditionnelles. Ses promoteurs insistent : contrairement à la reconnaissance faciale, elle ne vise pas l'identification des individus, mais la détection de situations jugées à risque. Une distinction rassurante en apparence, bien plus trouble à l'examen.
L'algorithme analyse en temps réel les images captées pour repérer des événements précis — bousculades, intrusions, présence de flammes ou d'objets suspects. Le commandant Vincent, responsable du centre de coordination opérationnelle de sécurité à la préfecture de police de Paris, en décrit l'usage concret : « Au quotidien, on pourrait anticiper une remontée d'alertes. Je prendrais comme exemple une personne qui menace avec un couteau d'autres voyageurs sur les quais d'une gare. Cette agression, déjà on aurait une arme exhibée qui aurait pu être détectée par l'intelligence artificielle. »
La première expérimentation significative s'est déroulée lors des Jeux olympiques de Paris 2024, dans un contexte de menace terroriste et de gestion de foules colossales autour des sites olympiques. Anne-Florence Canton, ex-directrice de l'innovation et des technologies à la préfecture de police, qui a supervisé cette phase test, résume le mécanisme : « Ça va tout de suite générer une alerte qui va apparaître sur l'écran de l'opérateur vidéo qui aura été formé à l'IA. Et donc comme ça l'opérateur sait que l'algorithme lui dit qu'il se passe quelque chose sur cette caméra. » Ce qui paraissait alors être une parenthèse exceptionnelle est en train de devenir la norme.
243 voix pour, 33 contre : le Sénat ouvre une brèche durable
Ce mardi 26 mai, les sénateurs ont adopté à 243 voix contre 33 le projet de loi Ripost porté par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez. La droite et les centristes, qui dominent la chambre haute, ont soutenu massivement l'initiative. Les socialistes se sont abstenus, tandis que les écologistes et les communistes s'y sont fermement opposés — une résistance bien trop minoritaire pour peser sur l'issue du scrutin.
Cette décision étend considérablement le champ d'application de la VSA. Initialement cantonnée aux périmètres olympiques, la technologie pourra désormais quadriller les grands événements publics — concerts, rencontres sportives —, les espaces ouverts au public tels que les centres commerciaux, les réseaux de transports en commun, et même, à l'initiative du Sénat lui-même, les zones de rodéos motorisés. La Tribune rappelle l'ampleur de cette extension, qui transforme une expérimentation d'exception en dispositif pérenne.
L'enjeu économique sous-jacent est colossal. À Paris seulement, entre les caméras de la capitale, celles des communes périphériques et celles des transports en commun, ce sont quelque 30 000 appareils qui réclament une surveillance permanente — un défi humainement et financièrement hors de portée, font valoir les autorités pour justifier le recours à l'intelligence artificielle. Cet argument de la nécessité pratique mérite pourtant d'être interrogé : c'est précisément parce que l'humain ne peut tout voir que la machine, elle, verra tout.
Le ministre Nuñez a salué un texte « extrêmement important pour les forces de sécurité intérieure » qui « correspond à un besoin très précis pour juguler un certain nombre d'infractions ». L'expérimentation est programmée jusqu'à fin 2030, avec l'ambition d'être pleinement opérationnelle pour les Jeux olympiques d'hiver dans les Alpes françaises.
Surveillance de masse : quand l'algorithme définit la normalité
Malgré les assurances répétées du gouvernement — pas de rapprochement automatique avec des fichiers de personnes recherchées, pas de reconnaissance faciale —, plusieurs organisations tirent la sonnette d'alarme avec une urgence croissante. Ces garanties ne convainquent pas Noémie Levain, juriste pour l'association La Quadrature du Net, dont les mots méritent d'être pesés avec soin.
« La vidéosurveillance algorithmique, c'est la reconnaissance de comportement, de silhouette selon une norme qui aura été définie par l'État », explique-t-elle. « Donc si vous, parce que vous faites trois fois le tour du pâté de maisons, ça a été défini comme suspect par la vidéosurveillance algorithmique, ça va générer une alerte. Et on voit bien ici qu'on parle de normes sociales avec cette technologie qui va générer une alerte quand l'État aura décidé si une personne est bizarre ou ne l'est pas. »
Cette critique touche au cœur du problème : qui décide de ce qui est normal ? Si les paramètres intègrent des critères aussi flous que la démarche, la tenue vestimentaire ou le simple fait de porter un gilet jaune, la technologie risque de produire des discriminations systémiques d'une redoutable discrétion. Comme le souligne RMC/BFMTV, l'association dénonce un outil capable de discriminer certaines personnes avec une efficacité que n'aurait jamais osée revendiquer aucune loi explicite.
La stratégie des petits pas : vers un État-surveillance à la française ?
La préoccupation la plus profonde réside dans ce que La Quadrature du Net nomme, avec une lucidité glaçante, « la stratégie des petits pas ». Noémie Levain en détaille la mécanique : « D'abord, on expérimente pour un certain usage, ce qui était le cas avec les Jeux de 2024. Là, la loi Ripost veut élargir les usages, les bâtiments et les lieux. Ensuite, on sait qu'ils veulent faire une expérimentation de reconnaissance faciale — le ministre de la Justice Gérald Darmanin et l'ancien ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau l'avaient dit. »
Cette progression inquiète précisément parce qu'elle obéit à une logique d'acceptabilité sociale savamment dosée. Chaque étape, prise isolément, paraît raisonnable, voire anodine. Mais l'ensemble constitue, selon ses détracteurs, « un édifice global de surveillance » dont les fondations se consolident inexorablement, loi après loi, expérimentation après expérimentation.
L'aspect économique vient renforcer ces inquiétudes d'une logique implacable. L'investissement public massif dans ces technologies crée une inertie difficile à contrer : une fois les systèmes déployés, la nécessité de les rentabiliser pousse naturellement à étendre leur périmètre d'usage. Le Monde souligne que ce projet de loi s'inscrit dans un arsenal sécuritaire bien plus large, dont la vidéosurveillance algorithmique n'est qu'un des instruments.
Le calendrier politique ajoute une pression supplémentaire. L'exécutif souhaite faire adopter ce texte à l'Assemblée nationale avant la suspension estivale des travaux parlementaires, autour de la mi-juillet. L'absence de majorité au Palais Bourbon complique cependant régulièrement le sort des projets gouvernementaux — une incertitude qui constitue peut-être le dernier rempart avant une adoption définitive. La Croix rappelle que ce volet sur la surveillance s'inscrit dans un texte bien plus vaste, qui touche également aux free parties, aux rodéos motorisés et à la consommation de protoxyde d'azote.
Au fond, c'est un modèle de société qui se dessine sous nos yeux, avec une discrétion troublante. Entre l'efficacité sécuritaire promise et les risques liberticides dénoncés par une minorité de plus en plus audible, la France s'engage sur une voie où l'intelligence artificielle redéfinit, pixel par pixel, les contours de l'espace public. La question n'est plus de savoir si cette surveillance généralisée est possible — elle l'est déjà. La vraie question, celle que personne ne semble pressé de poser, est de savoir si nous souhaitons réellement y vivre.
