Le Sénat propose d’augmenter de 14 milliards d’euros le budget de la défense française d’ici 2030, portant l’effort total à 450 milliards. Cette initiative vise à renforcer les capacités militaires face aux menaces géopolitiques actuelles.
Défense : le Sénat veut mettre 14 milliards de plus pour l’Armée

Défense : le Sénat veut mettre 14 milliards de plus pour l'Armée
Dans un contexte géopolitique bouleversé par la guerre en Ukraine et les embrasements du Moyen-Orient, la question de la défense nationale s'est hissée au cœur des débats parlementaires avec une acuité rarement atteinte. Ce mercredi 27 mai, la commission de la défense du Sénat a adopté une proposition d'envergure : abonder de 14 milliards d'euros supplémentaires l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) portée par le gouvernement. Une initiative qui vise à porter le budget des armées françaises à 2,7 % du PIB d'ici 2030, contre les 2,5 % initialement inscrits dans la trajectoire gouvernementale.
Cette démarche sénatoriale s'ancre dans une logique d'adaptation aux nouvelles menaces sécuritaires qui pèsent sur l'Europe. Cédric Perrin, président Les Républicains de la commission de la défense, ne dissimule pas son insatisfaction : « Ce qu'on nous propose aujourd'hui, c'est une programmation qui ne permet que de sécuriser la loi de programmation précédente », regrette-t-il, cité par Sud Ouest. Pour lui, consolider l'existant ne suffit plus : il faut désormais hausser la garde.
Ce que prévoit l'exécutif pour les armées à l'horizon 2030
Le projet gouvernemental d'actualisation de la LPM table sur un effort budgétaire de 36 milliards d'euros supplémentaires, portant l'enveloppe totale des dépenses militaires à 436 milliards d'euros sur la période 2024-2030. Cette trajectoire financière représente une progression substantielle par rapport à la programmation précédente, avec un budget de la défense appelé à atteindre 76,3 milliards d'euros en 2030.
L'Assemblée nationale a validé cette orientation dans les derniers jours, estimant l'effort suffisant au regard des défis sécuritaires contemporains. Mais cette lecture ne convainc guère les sénateurs, qui jugent indispensable d'aller plus loin dans le renforcement des capacités militaires françaises. La programmation actuelle repose sur une montée en puissance progressive des crédits, cadencée pour atteindre l'objectif OTAN de 2 % du PIB — cible déjà dépassée par Paris — puis celui de 2,5 % en 2030. Un seuil que certains experts militaires considèrent comme insuffisant face à la brutalité du réarmement mondial en cours.
Ce que veut faire le Sénat : 14 milliards pour éviter le décrochage
Face à une programmation qu'ils qualifient d'insuffisante, les sénateurs proposent d'amplifier l'effort financier en faveur de la défense. Leur amendement prévoit d'ajouter 14 milliards d'euros à l'enveloppe gouvernementale, portant ainsi le total des dépenses militaires à 450 milliards d'euros sur la période concernée, et le budget annuel de la défense à 83,9 milliards d'euros en 2030, soit 2,7 % du PIB national.
Concrètement, cette surenchère budgétaire se traduit par le maintien d'une hausse annuelle de 6,7 milliards d'euros jusqu'en 2030, calquée sur le montant prévu pour l'année 2026 — et non réduite comme l'envisage le gouvernement. « Nous essayons de lisser dans la durée cette progression pour faire en sorte que l'effort soit partagé entre la période 2026-2030 et la période 2030-2035 », explique Cédric Perrin, selon les informations rapportées par Public Sénat. L'idée est aussi politique : éviter de léguer une charge budgétaire écrasante aux futurs gouvernements qui succéderont à l'élection présidentielle de 2027.
Selon BFMTV, cette ambition placerait la France au-delà du plancher fixé par l'OTAN et enverrait un signal fort à ses alliés européens, dans un moment où l'Amérique de Donald Trump interroge la solidité de la garantie de sécurité transatlantique. À noter que la Corée du Sud officialise elle aussi un ambitieux programme de réarmement naval, illustrant la dynamique mondiale de remontée en puissance militaire.
Rafale, frégates, drones de combat : le détail des acquisitions réclamées
Ces 14 milliards supplémentaires ne constituent pas une simple ligne comptable abstraite. La commission sénatoriale a précisément cartographié ses priorités capacitaires, en ciblant les lacunes les plus criantes des armées françaises. Sur le plan aérien, le Sénat préconise l'acquisition de 30 Rafale supplémentaires d'ici 2035 — 20 pour l'armée de l'Air et de l'Espace, 10 pour la Marine nationale. Cédric Perrin est sans détour : « Le format de la chasse n'a quasiment jamais été aussi faible, nous n'avons jamais eu aussi peu d'avions depuis des décennies ». Un constat sévère pour la première puissance aérienne du continent européen.
Les capacités navales bénéficieraient également d'un renfort significatif, avec l'acquisition de trois frégates supplémentaires d'ici 2035, portant la flotte à 18 unités. Une mesure qui répond aux besoins croissants de la Marine nationale, sollicitée sur des théâtres de plus en plus nombreux et distants, de l'Atlantique Nord à l'Indo-Pacifique. Selon Boursorama, le Sénat entend ainsi mettre la LPM « en cohérence avec les menaces ».
Missiles balistiques et lance-roquettes : les nouvelles capacités de frappe en jeu
L'innovation technologique militaire constitue l'autre axe structurant de cette actualisation budgétaire. Les sénateurs souhaitent doter la France de missiles balistiques conventionnels d'une portée de 2 500 kilomètres, ainsi que de missiles balistiques air-sol atteignant 1 000 kilomètres. Ce dernier système, inspiré des performances observées sur le théâtre moyen-oriental, suscite une attention particulière. « Nous avons vu au Moyen-Orient, et notamment par l'usage qu'en a fait Israël, que ce missile aérobalistique de 1 000 km était particulièrement efficace. C'est une composante qui nous manque », relève Cédric Perrin avec une franchise désarmante.
Les lance-roquettes unitaires (LRU), capables d'envoyer des projectiles à plus de 80 kilomètres, feraient également l'objet d'une commande renforcée, portée à un minimum de 26 unités et potentiellement doublée à 52 selon les besoins opérationnels. Ces systèmes, éprouvés sur les terrains d'opération modernes, comblent une capacité de feu dans la profondeur que les forces terrestres françaises peinent à projeter dans les formats actuels.
Vote solennel le 9 juin : les vraies limites d'une programmation militaire
Cette proposition sénatoriale s'inscrit dans un calendrier parlementaire serré. Le débat reprendra en séance publique dès le mardi suivant l'adoption en commission, en présence de la ministre Catherine Vautrin, qui aura alors toute latitude pour exprimer la position du gouvernement sur ces amendements. Un vote solennel sur l'ensemble du texte est prévu pour le 9 juin.
Il convient toutefois de ne pas surestimer la portée juridique de ces engagements : la loi de programmation militaire ne trace qu'une trajectoire indicative. Les crédits réels alloués aux armées doivent être arbitrés chaque année lors du vote du projet de loi de finances, ce qui relativise considérablement la force contraignante de toute programmation pluriannuelle, aussi ambitieuse soit-elle.
L'enjeu dépasse pourtant largement la seule arithmétique budgétaire. Dans un environnement géopolitique durablement recomposé par le retour de la guerre en Europe et la multiplication des crises au Moyen-Orient, la France doit adapter ses moyens militaires à la brutalité des nouvelles réalités du XXIe siècle. Cette surenchère parlementaire témoigne d'une prise de conscience collective des élus face aux responsabilités de la défense nationale — et illustre, en creux, les tensions persistantes entre impératifs de sécurité et contraintes d'un budget d'État déjà sous pression. Comme dans d'autres domaines régaliens où les arbitrages politiques s'avèrent délicats, les grands choix de société peinent parfois à faire consensus entre les deux chambres du Parlement.
