L’ONU traverse une crise financière majeure qui pourrait bien se terminer par une faillite. Les États-Unis et la Chine, qui représentent 42% du financement, accusent des retards de paiement de plusieurs milliards de dollars, paralysant l’organisation internationale, révèle le Wall Street Journal.
L’ONU au bord de la faillite : quand les États-Unis et la Chine bloquent les financements

L'ONU face à une crise financière sans précédent
Rarement dans son histoire septuagénaire l'Organisation des Nations Unies n'avait semblé aussi proche du précipice. Selon une enquête du Wall Street Journal, l'institution se dirige vers une insolvabilité imminente, principalement sous l'effet du non-paiement des contributions de ses deux plus importants bailleurs de fonds : les États-Unis et la Chine. Cette défaillance conjuguée expose au grand jour les fractures géopolitiques qui paralysent désormais le financement du multilatéralisme.
Le Secrétaire général, António Guterres, n'a pas ménagé ses mots. Il a décrit une institution engagée dans « une course vers la faillite », évoquant « une perspective très réelle d'effondrement financier de notre organisation ». Sur la trajectoire actuelle, l'ONU se retrouvera à court de liquidités dès la mi-août 2026 — précisément au moment où le processus de désignation de son successeur entrera dans sa phase décisive.
Des arriérés de paiement à la mesure des ambitions contrariées
Les chiffres que révèle le Wall Street Journal donnent le vertige. Les États-Unis affichent un retard de paiement supérieur à 4 milliards de dollars : 2,037 milliards au titre du budget ordinaire, et 2,247 milliards pour les opérations de maintien de la paix. L'administration Trump a justifié ces manquements par sa volonté déclarée de lutter contre « les dépenses inutiles et les mauvaises politiques ».
Du côté de Pékin, la réalité démentit les postures. Bien que la Chine se soit autoproclamée « contributeur financier numéro un de facto » de l'organisation, elle restait encore redevable de 455 millions de dollars — et ce, même après l'injection de près de 850 millions effectuée en grande pompe lors de la visite du ministre des Affaires étrangères Wang Yi. Ensemble, ces deux puissances représentent 42 % du financement de base de l'ONU, ce qui explique que leurs défaillances combinées plongent l'institution dans une tourmente sans filet de sécurité.
Austérité à l'ONU : des coupes historiques pour survivre
Acculée, l'ONU a dû consentir à des mesures d'économie d'une ampleur inédite. Quelque 3.000 postes au secrétariat ont été supprimés — un record absolu —, des bureaux ont fermé dans plusieurs pays, les heures d'interprétation ont été réduites, les escalators mécaniques du siège new-yorkais ont été mis hors service et l'entretien d'un bâtiment vieux de soixante-quinze ans a été différé. Autant de signaux d'une institution qui se déleste de tout lest pour rester à flot.
Les opérations de maintien de la paix, qui mobilisent plus de 50.000 casques bleus dans les zones de conflit les plus volatiles de la planète, subissent des coupes tout aussi sévères. L'organisation a accéléré le retrait de ses troupes dans des points chauds africains tels que la République démocratique du Congo, tout en retardant les remboursements dus au Népal, au Bangladesh et à d'autres nations pauvres qui fournissent pourtant l'essentiel des effectifs de ces missions.
Un système de financement aux ressorts kafkaïens
La mécanique de financement de l'institution révèle des dysfonctionnements structurels d'une nature presque absurde. Les contributions sont calculées en proportion de la taille des économies nationales, avec un plafond fixé à 22% pour les États-Unis. La montée en puissance économique de la Chine au cours de la dernière décennie l'a propulsée au second rang des contributeurs, sa quote-part ayant bondi d'environ 5% à plus de 20% du budget.
Mais une règle perverse aggrave la situation : les fonds non dépensés en fin d'exercice sont crédités aux États membres au prorata de leurs contributions théoriques, qu'ils aient effectivement honoré leurs engagements ou non. António Guterres a nommé cette absurdité avec une précision cinglante : « un cycle kafkaïen où nous sommes censés rendre de l'argent qui n'existe pas ». La Chine, par exemple, n'a réglé ses contributions qu'au 27 décembre lors d'un exercice récent. Les crédits s'accumulent dès lors mécaniquement : 299 millions de dollars pour 2026, soit plus de 9% du budget, et 400 millions supplémentaires attendus l'année suivante.
Quand la finance devient arme diplomatique
Ces retards ne relèvent pas de simples défaillances administratives : ils traduisent des stratégies géopolitiques calculées. L'administration Trump a restructuré son aide « volontaire » à l'ONU en concentrant 3,8 milliards de dollars sur le seul Bureau de coordination des affaires humanitaires. Si les États-Unis demeurent ainsi le premier bailleur de l'aide humanitaire onusienne, ce montant représente une contraction sensible par rapport aux plus de 10 milliards alloués annuellement ces dernières années.
Michael G. DeSombre, haut responsable du département d'État, a tenu à clarifier la doctrine américaine devant le Conseil de sécurité : « Ce vers quoi nous travaillons n'est pas un rejet du multilatéralisme, mais privilégier la clarté et les résultats plutôt que l'inefficacité et les paroles creuses ».
La Chine déploie, elle, une pression plus feutrée, notamment à travers le Comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires. Pékin mobilise régulièrement la coalition du Groupe des 77 pour peser sur les arbitrages budgétaires — comme en mai 2026, lorsqu'il s'est agi de bloquer une motion visant à réduire la rémunération des casques bleus, dont une part significative est chinoise.
Un effondrement aux répercussions mondiales
Cette crise financière intervient à un moment particulièrement inopportun. L'ONU est attendue sur des défis de gouvernance globale d'une complexité croissante : intelligence artificielle, biosécurité, exploitation minière des fonds océaniques, régulation de l'espace extra-atmosphérique. Elle chapeaute par ailleurs un écosystème institutionnel d'une rare densité, articulé autour du secrétariat new-yorkais et de quinze agences spécialisées — Organisation mondiale de la santé, Organisation de l'aviation civile internationale, Union internationale des télécommunications, entre autres.
Si l'insolvabilité devait se concrétiser, les conséquences seraient dévastatrices : les personnels disséminés aux quatre coins du monde ne seraient plus payés, interrompant brutalement les programmes alimentaires et sécuritaires dont dépendent des millions de civils. Sur le plan juridique, les États-Unis risquent de perdre leur droit de vote à l'Assemblée générale dès 2027 si leurs arriérés venaient à excéder deux années de contributions dues — une humiliation diplomatique sans précédent pour la première puissance mondiale.
La paralysie financière de l'ONU illustre, avec une brutalité particulière, l'incapacité de l'ordre international à corriger ses propres dysfonctionnements. Dans un monde où les interdépendances sont totales, les répercussions d'un tel effondrement institutionnel demeurent, par définition, imprévisibles.
