Pascal Pouyet (Crédit Coopératif) : « On ne pourra pas tout financer »

Diplômé de l’école Polytech, Pascal Pouyet a commencé sa carrière à la Caisse d’Épargne Auvergne, avant de devenir membre du directoire en charge des ressources de la Caisse d’Épargne de Picardie, puis de la Caisse d’Épargne d’Auvergne et du Limousin. Il a ensuite piloté la Banque des Décideurs en Région et assuré le développement du réseau des Caisses d’Épargne. Il dirige le Groupe Crédit Coopératif depuis juin 2023.

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By Interviews Published on 27 juillet 2026 13h45
Pascal Pouyet 2025 (10)
Pascal Pouyet (Crédit Coopératif) : « On ne pourra pas tout financer » - © Economie Matin

Vous affirmez qu'« on ne pourra pas tout financer ». Concrètement, quels sont les secteurs ou projets que le Crédit Coopératif a choisi de ne plus financer, et selon quels critères opérez-vous ces arbitrages ?

Le Crédit Coopératif a été créé à la fin du 19e siècle par des dirigeants de coopératives qui ne trouvaient pas à se financer. Depuis, son périmètre d’intervention s’est élargi progressivement : d’abord à l’économie sociale, au logement puis au secteur associatif, à la culture, aux activités industrielles locales, et maintenant aux acteurs de la transition écologique, comme les producteurs d’énergies renouvelables, ou les acteurs de l’économie circulaire, ainsi qu’aux particuliers qui souhaitent s’engager avec leur épargne.

Au cours de notre histoire, nous avons fait le choix d’accompagner des secteurs très variés, avec une priorité donnée au financement des activités qui répondent à des besoins essentiels de la société, qui contribuent à créer de la cohésion sociale ou favorisent la transition. Nous l’avons fait souvent en étant pionnier, comme pour les énergies renouvelables.

D’autres secteurs sont exclus : l’extraction d’énergie fossile, la production d’énergie nucléaire, la production et la vente d’armement ou la fabrication de pesticides de synthèse car ils ont un impact néfaste sur la biodiversité. D’autres sont financés sous condition : la pêche, l’agroforesterie.

Les besoins d'investissement pour la transition écologique sont estimés à plusieurs centaines de milliards d'euros en France. Face à l'ampleur de la tâche et au recul des finances publiques, quelle part réaliste le secteur bancaire peut-il prendre en charge ?

En France, les investissements dans la transition énergétique ont déjà dépassé les 100 milliards d’euros et il faudra effectivement doubler ce montant d’ici à 2030 pour réussir la transition, sans oublier la transformation des secteurs agricoles et forestiers et l’adaptation aux conséquences du changement climatique. Ce sont des montants colossaux à l’échelle de la France. La transition écologique a un coût élevé que les entreprises et les particuliers ne peuvent que rarement autofinancer. L’état soutient ces investissements via les programmes de l’Ademe, la fiscalité ou les subventions directes, mais ce n’est bien sûr pas suffisant. Les banques ont un rôle majeur à jouer à la fois pour financer mais aussi pour inciter. C’est ce que nous faisons au Crédit Coopératif, en ayant une démarche proactive avec l’ensemble de nos clients, des outils de diagnostics et des offres incitatives avec des taux bonifiés pour les investissements verts qui contribuent à la transition.

Vous parlez de « l'allocation du capital comme choix de société ». Dans les faits, qui décide aujourd'hui de l'orientation de l'épargne des Français : les banques, les épargnants eux-mêmes, les pouvoirs publics ?

L’épargne déposée sur les comptes courants ou les livrets n’est pas « improductive », elle sert à octroyer des crédits aux clients des banques dans lesquelles elle est déposée. Chaque banque définit sa politique de crédit : ce qu’il souhaite financer prioritairement et ce qu’il choisit de ne pas financer, pour des raisons éthiques ou tout simplement de risques économiques. Choisir sa banque c’est donc choisir comment il va être utilisé. Au Crédit Coopératif, l’argent finance majoritairement les acteurs de l’économie sociale et solidaire, l’emploi local et la transition écologique. Nous publions chaque année le circuit de l’argent pour détailler avec transparence les secteurs qui ont été financés. 100% des crédits au secteur de l’énergie finance le renouvelable.

Le livret A représente plus 440 milliards d'euros d'épargne réglementée. Certains plaident pour une mobilisation accrue de cette épargne vers l'économie productive. Le Crédit Coopératif soutient-il une réforme de ces dispositifs ?

Le logement est un enjeu majeur pour une majorité des Français, il me parait légitime que les sommes déposées sur le Livret A contribuent à financer à moindre coût la production de logements sociaux. D’ailleurs, au Crédit Coopératif nous proposons un livret A qui permet de partager les intérêts de son épargne avec des associations qui agissent pour lutter contre le mal-logement. Selon Habitat et Humanisme, notre partenaire, ce sont plus de 4 millions personnes qui sont mal logées, c’est un défi pour la France. Nous sommes également un financeur historique du logement. En 2025, c’est plus d’1,3 milliard de nouveaux crédits qui ont été décidés par la Banque pour financer des projets de logement sociaux. Enfin, je n’opposerais pas « logement » et « économie productive ». La filière de l’immobilier qui souffre beaucoup en ce moment, c’est environ 10% du PIB de la France et plus de 2 millions d’emplois.

Votre nouveau plan stratégique affiche des résultats encourageants. Pouvez-vous nous donner des chiffres précis : croissance du bilan, rentabilité, volume de financements fléchés vers la transition ou l'ESS ?

Dans un contexte économique et politique complexe, le Groupe Crédit Coopératif a affiché en 2025 un résultat de 56,6 millions d’euros et une activité commerciale dynamique qui s’est traduite par un produit net bancaire (PNB) consolidé en hausse de 4,8% à plus de 405 millions d’euros. 17 milliards de crédit au bilan, dont les 2/3 financent l’économie sociale et solidaire et la transition. Plus de 15 % des prêts octroyés en 2025 ont financé des investissements d’adaptation à la transition écologique. Notre objectif est de 20% à fin 2026 et nous sommes dans la trajectoire.

Le modèle coopératif impose une gouvernance différente, avec des sociétaires plutôt que des actionnaires. En quoi cela change-t-il vos décisions de financement par rapport à une banque classique ?

Au Crédit Coopératif, ce sont des représentants des grands secteurs de clientèle du Crédit Coopératif qui siègent à son Conseil d’Administration et qui décident des grandes orientations stratégiques de la Banque. En 2023, pour la préparation de notre nouveau plan stratégique nous avons par ailleurs interrogés l’ensemble de nos 150 000 sociétaires pour écouter leurs attentes et imaginer le Crédit Coopératif à 2030. Ecouter les sociétaires c’est fondamental. D’ailleurs, nous avons de nouveau interrogé nos sociétaires cette année pour savoir quels secteurs devaient prioritairement être financés à l’avenir.

Réindustrialisation, souveraineté énergétique, transition écologique : ces trois priorités politiques peuvent entrer en tension. Comment arbitrez-vous lorsqu'un projet industriel est stratégique mais peu compatible avec vos engagements environnementaux ?

Le respect de notre politique d’exclusion est un pilier de notre responsabilité sociétale. En matière de souveraineté énergétique nous faisons le choix de financer uniquement les projets de renouvelables et nous n’y dérogeons pas. Nous n’opposons absolument pas réindustrialisation et transition écologique. Au contraire. Nous sommes aux côtés des industriels installés dans les territoires et nous accompagnons leurs transitions énergétiques avec des prêts à impacts dédiés. Dans les Hauts-de-France, nous avons même créé avec la CCI le livret d’Epargne REV3, qui permet aux épargnants de financer les projets de la 3e révolution industrielle, celle qui contribue justement à la transition écologique de ce territoire.

Les banques coopératives représentent environ 60 % des parts de marché en France. Pourtant, leur modèle reste peu connu du grand public. Pourquoi cette discrétion, et est-ce un frein à votre développement ?

Vous avez raison les banques coopératives sont majoritaires dans le paysage français et nous avons encore des efforts à faire pour mieux faire connaitre le modèle coopératif.


La BCE remonte ses taux, l'inflation pèse sur les ménages et les entreprises. Dans ce contexte, observez-vous un changement dans les comportements d'épargne et d'emprunt de vos sociétaires ?

Nos clients particuliers continuent d’épargner et l’activité de crédit immobilier commence à reprendre cette année. Pour nos clients entreprises et associations, les situations sont évidemment très contrastées en fonction des secteurs, des régions et de la taille des structures. Certains continuent d’investir et notre activité de crédit est restée dynamique au premier semestre mais il est vrai que nous sentons que les trésoreries se tendent depuis quelques mois, en particulier chez nos clients associations qui ont souffert de la situation d’instabilité politique que nous avons connue en 2025 et qui a entrainé des retards dans le versement des subventions attendues.

À horizon 2030, pensez-vous que le système bancaire français sera capable de financer les transitions nécessaires sans un soutien public massif ou une réorientation contrainte de l'épargne privée ?

Je crois qu’une réorientation sous la contrainte serait contre-productive. Les épargnants doivent avoir la liberté de choisir à quoi sert leur argent. Le système bancaire français est tout à fait capable d’accompagner la transition, c’est même un objectif pour de plus en plus de banques, pas seulement pour le Crédit Coopératif. A court terme, les investissements sont coûteux pour les entreprises et les associations, mais la prise de conscience se développe car il y a un risque économique pour les entreprises qui ne bougeront pas sur ce sujet. Par ailleurs, on voit bien que les épargnants n’attendent pas d’être contraints pour réorienter leur épargne : les initiatives se développent et de plus en plus en de citoyens se mobilisent : je pense par exemple à la communauté Team for the Planet qui a déjà rassemblé 41 millions d’euros pour financer des innovations au service de la transition.

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