Le nouveau Baromètre de l’Agence France Locale dresse un tableau moins simple qu’il n’y paraît des collectivités locales : en 2025, leur épargne brute remonte, leurs indicateurs de solvabilité restent globalement tenus et leurs investissements atteignent un niveau historique, mais la progression de l’emprunt transforme peu à peu l’équation financière du prochain mandat.
Collectivités locales : une épargne restaurée, mais un investissement de plus en plus financé par la dette

Le Baromètre AFL de la santé financière des collectivités locales arrive à un moment politique sensible. La France reste sous contrainte budgétaire, avec un déficit public encore élevé, évalué par l’Insee à 5,1 % du PIB en 2025, et une dette publique à 115,6 % du PIB. Dans ce contexte, les collectivités ne sont plus seulement observées comme des gestionnaires de services publics locaux : elles sont aussi placées au cœur du débat national sur le redressement des comptes publics.
La photographie proposée par l’Agence France Locale, banque détenue par des collectivités et spécialisée dans leur financement, confirme pourtant une réalité souvent sous-estimée : les élus locaux continuent d’investir massivement. Routes, écoles, équipements sportifs, réseaux, transition énergétique, adaptation climatique ou aménagement urbain : l’investissement local reste un pilier discret mais central de l’économie française. La question n’est donc plus seulement de savoir si les collectivités investissent encore. Elle est de savoir jusqu’où elles pourront le faire sans fragiliser leurs marges financières.
Collectivités locales : une santé financière améliorée, mais sous contrainte budgétaire
Selon le Baromètre AFL, la situation financière globale des collectivités s’améliore en 2025, sans effacer les tensions accumulées depuis plusieurs exercices. L’épargne brute atteint 44,4 milliards d’euros sur le périmètre retenu par l’AFL, soit une hausse de 6,3 %. Ce redressement tient à une combinaison favorable : des recettes réelles de fonctionnement encore dynamiques, en progression de 2,4 %, et des dépenses de fonctionnement plus contenues, en hausse de 1,6 %. Après le choc inflationniste, l’accalmie sur les prix redonne donc un peu d’air aux budgets locaux.
Cette embellie doit toutefois être lue avec prudence. La note financière moyenne AFL, comprise entre 1 pour la meilleure situation et 7 pour la plus dégradée, s’établit à 2,95 en 2025, contre 2,82 en 2024. Autrement dit, l’épargne se redresse, mais l’indicateur global se tend légèrement. Ce paradoxe apparent s’explique par le poids de l’endettement, par les écarts entre catégories de collectivités et par la contribution accrue des budgets locaux au redressement national.
Le Baromètre retient trois grands critères pour établir cette note : la solvabilité, pondérée à 55 %, le poids de l’endettement, à 20 %, et les marges de manœuvre budgétaires, à 25 %. Cette méthode donne une vision plus complète qu’une simple lecture du solde budgétaire. Une collectivité peut dégager davantage d’épargne tout en voyant sa situation se tendre si sa dette augmente rapidement ou si ses marges futures se réduisent.
La Cour des comptes avait déjà souligné le changement de séquence. Dans son rapport sur les finances publiques locales, elle estimait que les collectivités apportaient en 2025 une contribution de 5,4 milliards d’euros au redressement des finances publiques, via plusieurs leviers : hausse de cotisations à la CNRACL, gel d’une fraction de TVA, baisse de crédits budgétaires, réduction de variables d’ajustement et prélèvement DILICO d’un milliard d’euros. L’institution appelle à une contribution « prévisible, équitable et soutenable », formule qui résume l’enjeu politique du moment : demander un effort aux collectivités sans casser leur capacité d’action.
Investissements locaux : un niveau historique porté par le bloc communal
Le chiffre le plus spectaculaire du Baromètre concerne l’investissement. En 2025, les dépenses réelles d’investissement hors dette des collectivités atteignent 84,5 milliards d’euros, en hausse de 2,1 %. Les seules dépenses d’équipement brut s’élèvent à 66,9 milliards d’euros, soit une progression de 3,6 %. Ces montants confirment le rôle majeur des collectivités dans la commande publique, l’entretien des infrastructures et la transformation concrète des territoires.
Le cycle électoral explique une partie de cette dynamique. À l’approche de la fin du mandat municipal 2020-2026, les communes et intercommunalités accélèrent traditionnellement leurs programmes d’équipement. Le Baromètre note ainsi une hausse de 5,6 % des dépenses d’équipement des communes, à 30,2 milliards d’euros, et de 10,8 % pour les groupements à fiscalité propre, à 17,9 milliards d’euros. Le bloc communal reste donc le moteur principal de l’investissement public local.
Cette dynamique a une portée économique directe. Une école rénovée, une voirie reprise, un réseau d’eau modernisé ou un équipement sportif construit mobilisent des entreprises locales, des bureaux d’études, des fournisseurs et des emplois non délocalisables. C’est pourquoi la santé financière des collectivités intéresse autant les acteurs économiques que les élus : elle conditionne une partie de l’activité dans le bâtiment, les travaux publics, l’ingénierie territoriale et les services de proximité.
Le pré-rapport 2026 de l’OFGL confirme cette tendance de fond, tout en utilisant certains périmètres statistiques différents. Il relève lui aussi un redressement de l’épargne brute en 2025, après deux années de baisse, et une poursuite de l’investissement local, même si l’intensité varie selon les niveaux de collectivités. Cette différence de périmètre explique que les montants ne coïncident pas toujours avec ceux de l’AFL, mais le diagnostic général converge : les finances locales résistent, sans revenir à une situation totalement confortable.
Épargne et dette : le nouveau point d’équilibre des collectivités
L’envers de cet investissement élevé est clairement identifié par l’AFL : le modèle de financement évolue. La part de l’autofinancement dans le financement de l’investissement recule à 27 % en 2025, contre 34 % en 2019. Dans le même temps, l’emprunt représente désormais 33 % du financement, contre 26 % six ans plus tôt. Le recours à la dette n’est pas anormal pour financer des équipements de long terme, mais son accélération modifie les contraintes futures.
En 2025, les collectivités contractent 29,5 milliards d’euros d’emprunts nouveaux, après 27 milliards en 2024. L’encours de dette atteint ainsi 225,8 milliards d’euros, en hausse de 4,6 %. Le Baromètre souligne un écart important sur la durée du mandat : depuis 2019, les emprunts nouveaux progressent de 57,1 %, contre 22,4 % pour les dépenses d’investissement. C’est ce décalage qui nourrit le débat sur la soutenabilité.
Pour Yann Doyen, directeur des engagements de l’AFL, « les collectivités démontrent une réelle capacité de résistance et continuent d’investir massivement ». Mais il ajoute que la question centrale devient celle de la soutenabilité de cet investissement, dans un contexte de dépendance accrue à la dette. Cette formulation évite deux excès : présenter les collectivités comme imprudentes, alors que leurs indicateurs de solvabilité restent globalement stables, ou nier que la hausse de l’endettement réduit progressivement les marges de manœuvre.
L’analyse doit aussi tenir compte du niveau de trésorerie. Le Baromètre indique que les collectivités ont mobilisé leur trésorerie ces dernières années, avec un solde net au Trésor passé de 55,5 milliards d’euros en 2022 à 43,2 milliards fin 2025. Là encore, le signal n’est pas catastrophique, mais il montre que l’investissement est financé par une combinaison plus tendue : un peu plus d’épargne, beaucoup plus d’emprunt, et une trésorerie moins abondante qu’au sortir de la crise sanitaire.
Communes, départements, régions : des trajectoires financières de plus en plus différenciées
Derrière la moyenne nationale, le Baromètre insiste sur des écarts importants. Les communes restent globalement les mieux notées, avec une note moyenne de 2,94, mais leur situation se dégrade légèrement. Le phénomène est particulièrement visible dans les petites communes, dont les recettes sont moins dynamiques. En 2025, 5,3 % des communes présentent une situation financière dégradée, contre 4,6 % en 2024, et 6 514 communes affichent une épargne nette négative, en hausse de 17 % sur un an.
Les groupements à fiscalité propre apparaissent mieux orientés. Leur note moyenne s’établit à 3, soit leur meilleur niveau depuis plusieurs années selon l’AFL. Les intercommunalités bénéficient d’une progression de l’épargne brute de 2 %, d’un investissement très dynamique et d’un endettement jugé globalement maîtrisé malgré un stock de dette de 56,5 milliards d’euros. La solidité des communautés de communes joue ici un rôle déterminant. Les départements offrent une image plus fragile. Après deux années difficiles, leur épargne brute rebondit de 22,8 %, à 6,9 milliards d’euros, portée notamment par la reprise des droits de mutation, liés au marché immobilier. Mais l’amélioration reste précaire : leurs dépenses d’équipement reculent de 11,2 %, à 7,4 milliards d’euros, signe d’arbitrages serrés. Les départements portent aussi des dépenses sociales sensibles, qui limitent leur capacité d’ajustement.
Les régions et collectivités territoriales uniques connaissent également un redressement partiel. Leur note moyenne passe de 3,71 en 2024 à 3,55 en 2025, et leur épargne brute atteint 6,3 milliards d’euros, en hausse de 7,3 %. Mais là encore, l’investissement recule, avec une baisse de 8,4 % des dépenses d’investissement à 13,9 milliards d’euros selon le communiqué de l’AFL. L’encours de dette régional atteint 38,8 milliards d’euros, soit une progression de 4,2 % en 2025 et de près de 40 % depuis 2019.
Les collectivités ultramarines rappellent enfin que la lecture moyenne des finances locales peut masquer des fragilités structurelles. L’AFL relève des niveaux d’épargne plus faibles dans certains territoires, des besoins d’investissement élevés pour le rattrapage d’équipements et l’adaptation climatique, ainsi que des conditions d’accès au financement plus contraintes. C’est l’un des points politiques majeurs du Baromètre : l’investissement local ne répond pas seulement à un cycle électoral, il traduit aussi des besoins territoriaux profonds et inégalement répartis.
Marie Ducamin, présidente du conseil d’administration de l’AFL-ST, résume cette séquence comme « moins un retour à la normale qu’une capacité de résistance sous contrainte ». Cette formule décrit bien le cœur du sujet : les collectivités locales conservent une épargne et une solvabilité globalement suffisantes pour investir, mais leur dépendance croissante à l’emprunt, la contribution demandée au redressement des comptes publics et les écarts entre territoires imposent une gestion plus fine. Le prochain mandat local s’ouvrira donc sur une tension de fond : maintenir un haut niveau d’équipement, indispensable à l’économie territoriale et à la transition écologique, tout en évitant que la dette ne devienne le principal moteur de l’action publique locale.