Violences sexuelles : la direction d’Uber accusée de négligence

Le fonds de pension de Detroit attaque en justice le conseil d’administration d’Uber, accusé d’avoir sciemment négligé la conformité pour maximiser les profits. Avec 3 571 poursuites en cours pour agressions sexuelles et une chute de 25% du cours de l’action, la facture pourrait atteindre des milliards de dollars.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 23 juin 2026 7h42
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A young man driving a car looks carefully at the road - © Economie Matin
145 MILLIARDS $Uber est valorisée 145 milliards de dollars.

Le géant du covoiturage Uber traverse une tempête financière majeure. Lundi 22 juin 2026, le fonds de pension de la police et des pompiers de Detroit a déposé une plainte collective devant le tribunal fédéral de San Francisco, accusant le conseil d'administration et le PDG Dara Khosrowshahi d'avoir sciemment sacrifié la conformité réglementaire sur l'autel de la rentabilité. Une action qui pourrait coûter plusieurs milliards au groupe californien et redéfinir la responsabilité fiduciaire dans l'économie numérique.

Une action en justice qui pèse lourd sur le portefeuille des actionnaires

La plainte déposée par le Police and Fire Retirement System of Detroit ne mâche pas ses mots. Elle qualifie Uber de « contrevenant sériel à la conformité » et réclame que les dirigeants compensent personnellement l'entreprise pour les préjudices subis. Au cœur des griefs figurent des milliers de poursuites pour agressions sexuelles, deux procédures fédérales pour discrimination envers les personnes handicapées et des pratiques de facturation trompeuses liées au service Uber One. Les actionnaires exigent également le remboursement de certaines rémunérations versées aux dirigeants et l'instauration de mécanismes de surveillance renforcés.

Cette offensive judiciaire survient alors que la confiance des investisseurs s'érode dangereusement. Selon les documents déposés au tribunal, moins de 40% des utilisateurs estiment qu'Uber prend la sécurité au sérieux. Un chiffre alarmant pour une entreprise dont le modèle repose entièrement sur la confiance entre passagers et conducteurs.

Le cours d'Uber en chute libre : 25% depuis septembre

Les marchés ont déjà rendu leur verdict. Depuis le pic atteint le 22 septembre dernier, l'action Uber a plongé de 25%, effaçant plusieurs milliards de dollars de capitalisation boursière. Cette dégringolade reflète l'inquiétude croissante des investisseurs face à l'exposition juridique du groupe. La plainte collective intervient dans un contexte où 3 571 poursuites étaient en cours au 1er juin 2026 devant les tribunaux de San Francisco, toutes liées à des allégations d'inconduite sexuelle de la part de conducteurs.

Les analystes financiers scrutent désormais chaque trimestre pour évaluer les provisions que le groupe devra constituer. Contrairement aux amendes réglementaires prévisibles, les dommages et intérêts dans les affaires d'agressions peuvent atteindre des montants astronomiques, notamment lorsque la négligence systémique de l'employeur est démontrée. La stratégie adoptée par le fonds de pension de Detroit vise précisément à établir cette négligence au plus haut niveau de gouvernance.

Les coûts cachés d'une culture de compliance défaillante

Au-delà des indemnisations directes, Uber fait face à une facture indirecte considérable. Les frais d'avocats s'accumulent à mesure que les dossiers se multiplient. La réputation de la marque, selon la plainte, a été « irrémédiablement endommagée » par la couverture médiatique négative. Un préjudice difficilement chiffrable mais qui impacte directement la capacité du groupe à attirer de nouveaux clients et à fidéliser les existants.

Les deux poursuites fédérales déposées l'année précédente ajoutent une dimension réglementaire explosive. L'une accuse Uber de refuser systématiquement de servir les passagers handicapés, violant ainsi l'Americans with Disabilities Act. L'autre vise les pratiques commerciales autour d'Uber One, le service d'abonnement premium du groupe. Des violations qui pourraient entraîner des amendes fédérales substantielles et contraindre l'entreprise à revoir en profondeur ses processus opérationnels, avec les coûts que cela implique.

Quand la gestion des risques devient un enjeu économique majeur

La plainte actionnariale soulève une question fondamentale pour toute entreprise cotée. Jusqu'où les dirigeants peuvent-ils rogner sur les investissements en conformité pour maximiser les profits à court terme sans violer leur devoir fiduciaire envers les actionnaires ? Les documents internes cités dans la procédure suggèrent que le conseil d'administration aurait été alerté à de multiples reprises sur les défaillances du système de vérification des conducteurs et les lacunes dans le traitement des plaintes pour agressions.

Dara Khosrowshahi, qui dirige Uber depuis près de neuf ans, avait pourtant promis de tourner la page de l'ère Travis Kalanick, marquée par une culture d'entreprise agressive et un mépris affiché pour les régulations. La plainte reconnaît qu'il a été « moins effronté dans le dépassement des limites réglementaires », mais l'accuse néanmoins d'avoir perpétué le sous-investissement chronique dans les mesures de conformité. Une stratégie qui aurait permis de doper artificiellement la rentabilité tout en accumulant un passif juridique explosif.

3 571 poursuites en cours : une facture qui s'alourdit

Le chiffre donne le vertige. Au 1er juin 2026, 3 571 procédures judiciaires étaient pendantes devant les seuls tribunaux de San Francisco pour des faits d'agressions sexuelles ou de harcèlement impliquant des chauffeurs Uber. Chaque dossier représente potentiellement des centaines de milliers, voire des millions de dollars de dommages et intérêts si la responsabilité de l'entreprise est établie. Les cabinets d'avocats spécialisés dans ce type de contentieux ont développé une véritable industrie autour des poursuites contre les plateformes de covoiturage.

Certains observateurs établissent un parallèle avec le scandale des abus sexuels dans l'Église catholique ou celui du Dr Larry Nassar dans la gymnastique américaine. Dans ces affaires, les institutions ont fini par payer des milliards en indemnisations après que leur négligence systémique a été démontrée. Uber pourrait-il faire face à un scénario similaire ? La plainte collective vise précisément à prouver que les dirigeants ont délibérément fermé les yeux sur un problème qu'ils connaissaient parfaitement, pour éviter les coûts associés à une vérification rigoureuse des antécédents et à un système de signalement efficace.

Les investisseurs institutionnels tirent la sonnette d'alarme

Le fait que l'action soit menée par un fonds de pension municipal n'est pas anodin. Ces investisseurs institutionnels, qui gèrent l'épargne retraite de milliers de fonctionnaires, adoptent traditionnellement une approche prudente et à long terme. Leur décision d'attaquer frontalement le conseil d'administration signale une rupture majeure dans les relations entre Uber et ses actionnaires de référence. D'autres fonds pourraient rapidement rejoindre la plainte, amplifiant la pression sur la direction.

Uber a immédiatement rejeté les accusations, affirmant dans un communiqué que la plainte « ignore des faits importants et repose sur des narratifs trompeurs et faux issus d'autres poursuites sans fondement » que le groupe aurait déjà contestées publiquement et devant les tribunaux. Une défense classique mais qui peine à convaincre les marchés, comme en témoigne la chute continue du titre boursier.

Paradoxalement, début juin, Uber et son concurrent Lyft ont poursuivi la ville de New York pour bloquer une nouvelle législation visant à renforcer le retrait des conducteurs menaçant la sécurité des passagers. Une posture qui alimente l'argumentaire des actionnaires plaignants sur le refus persistant du groupe de prioriser la conformité.

Au-delà d'Uber : les leçons pour l'économie numérique

Cette affaire dépasse largement le cas Uber. Elle illustre une tension structurelle au cœur de l'économie des plateformes. Ces entreprises ont bâti leur croissance fulgurante en contournant les régulations traditionnelles, arguant que leur modèle innovant ne rentrait pas dans les cadres existants. Mais à mesure qu'elles atteignent une taille critique, les régulateurs et les tribunaux les rattrapent, avec des conséquences financières potentiellement dévastatrices.

Les plaintes dérivées d'actionnaires, comme celle déposée contre Uber, ne sont pas exceptionnelles. En 2026, Adobe, Apple et Intel ont tous fait face à des procédures similaires. Mais l'ampleur des griefs et le nombre de victimes potentielles dans le dossier Uber pourraient en faire un cas d'école. Si les plaignants obtiennent gain de cause et que les dirigeants sont condamnés à indemniser personnellement l'entreprise, cela établirait un précédent majeur. Les conseils d'administration de toutes les entreprises technologiques devraient alors repenser radicalement leur approche de la gestion des risques réglementaires.

Pour les investisseurs, la leçon est claire. Les économies réalisées à court terme en sous-investissant dans la conformité peuvent se transformer en passifs colossaux. Dans un environnement où la donnée et la transparence deviennent centrales, même dans des secteurs comme le sport, les entreprises qui négligent leur responsabilité sociale et réglementaire s'exposent à des sanctions de plus en plus lourdes. Reste à savoir si Uber parviendra à redresser la barre avant que la facture ne devienne véritablement insoutenable.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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