Après deux années de forte inflation, les niveaux de vie ont progressé en France métropolitaine en 2024. Mais cette amélioration, portée par les salaires, les retraites et les prestations sociales, n’a pas permis de faire reculer la pauvreté. Les écarts de revenus atteignent même un niveau historique, sous l’effet de la progression des revenus les plus élevés.
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La bonne nouvelle est réelle, mais elle ne suffit pas à dissiper le malaise social. En 2024, les niveaux de vie ont augmenté en France métropolitaine, dans un contexte de net ralentissement de l’inflation. Selon l’Insee, le niveau de vie médian atteint désormais 26 740 euros par an et par unité de consommation, soit 2 228 euros par mois pour une personne seule. Pour un couple avec un enfant de moins de 14 ans, cela correspond à un revenu disponible mensuel de 4 011 euros. En euros constants, c’est-à-dire une fois l’inflation prise en compte, le niveau de vie médian progresse de 1,8 %, une hausse supérieure à celle observée les trois années précédentes.
Ce redressement marque une inflexion après le choc inflationniste de 2022 et 2023. La hausse des prix, qui avait fortement comprimé le pouvoir d’achat, a nettement reflué en 2024 : l’inflation moyenne annuelle est revenue à 2,0 %, après 4,9 % en 2023 et 5,2 % en 2022. Dans le même temps, plusieurs moteurs ont joué dans le même sens : progression des salaires réels, revalorisation des pensions de retraite, hausse de certaines prestations sociales et maintien de rendements élevés sur les placements financiers.
Mais l’enseignement central de l’étude est ailleurs : la hausse des niveaux de vie n’a pas réduit les fractures. Elle s’est diffusée dans l’ensemble de l’échelle des revenus, sans modifier profondément les rapports de force entre les différentes catégories de population. Les ménages modestes respirent un peu mieux, mais les ménages les plus aisés continuent eux aussi de progresser, parfois plus fortement lorsqu’on regarde le sommet de la distribution. Résultat : les inégalités atteignent leur niveau le plus élevé depuis le début de la série statistique en 1996.
Le bas de l’échelle se redresse, sans rattrapage décisif
L’amélioration concerne d’abord les ménages modestes. Le niveau de vie plafond des 10 % les moins aisés s’établit à 13 970 euros par unité de consommation en 2024. Il progresse de 1,7 % en euros constants. Les deuxième et troisième déciles augmentent respectivement de 2,1 % et 1,8 %. C’est un changement notable par rapport à 2023, année durant laquelle les 30 % les plus modestes avaient vu leur niveau de vie reculer après prise en compte de l’inflation.
Plusieurs facteurs expliquent cette amélioration. Le marché du travail est resté relativement porteur, avec un taux d’emploi des 15-64 ans à son plus haut niveau depuis 1975 et un chômage stable à 7,4 % de la population active. Les salaires ont recommencé à progresser en termes réels, notamment pour les ouvriers et les employés. Les prestations sociales ont également joué un rôle d’amortisseur : la majorité des prestations de solidarité — RSA, allocation aux adultes handicapés, prime d’activité, aides au logement — ainsi que les allocations familiales ont été revalorisées de 4,6 % au 1er avril 2024. L’allocation de solidarité aux personnes âgées a, elle, été relevée de 5,3 % au 1er janvier.
Pour autant, ce redressement ne constitue pas un rattrapage massif. Les revenus modestes progressent à un rythme proche de celui du niveau de vie médian, non à un rythme nettement supérieur. C’est toute la mécanique de la pauvreté relative qui se joue ici : lorsque le milieu de la distribution avance au même rythme que le bas, la pauvreté mesurée par rapport au niveau médian ne recule pas.
Les retraités, grands bénéficiaires de l’année 2024
Parmi les évolutions les plus marquantes figure la situation des retraités. Leur niveau de vie médian augmente de 3,5 % en euros constants, soit près du double de la progression observée pour l’ensemble de la population. Ce mouvement s’explique principalement par les revalorisations de pensions : les retraites de base ont été augmentées de 5,3 % au 1er janvier 2024, tandis que les pensions complémentaires Agirc-Arrco ont progressé de 1,6 % au 1er novembre, après une hausse de 4,9 % un an plus tôt.
Le taux de pauvreté des retraités baisse ainsi de 0,7 point, à 10,4 %. Il retrouve le même niveau que celui des actifs de 18 ans ou plus. Ce retour à l’équilibre est significatif : pendant la période de forte inflation, les retraités avaient été pénalisés par le calendrier décalé des revalorisations de pensions, ce qui avait temporairement accru leur exposition à la pauvreté.
Cette évolution rappelle une particularité française : le système de retraite, malgré ses tensions financières et démographiques, continue de jouer un rôle puissant de stabilisation des revenus. En 2024, il a même protégé plus efficacement les retraités modestes que d’autres catégories d’âge ou de statut.
Les salariés progressent, mais les travailleurs pauvres ne disparaissent pas
Du côté des actifs, le tableau est plus contrasté. Les salariés bénéficient du redressement des salaires : leur niveau de vie médian progresse de 1,9 %. Pourtant, leur taux de pauvreté augmente légèrement, passant de 6,6 % en 2023 à 6,9 % en 2024. Ce paradoxe tient en partie au fait que les salariés les plus modestes ont moins bénéficié des revalorisations que d’autres catégories. Le Smic a été relevé de 1,1 % en janvier, puis de 2,0 % en novembre, mais sa progression moyenne annuelle, corrigée de l’inflation, est restée limitée.
Le travail continue donc de protéger fortement contre la pauvreté, mais de manière imparfaite. Les salariés restent beaucoup moins exposés que les chômeurs ou les familles monoparentales, mais la pauvreté laborieuse persiste. Elle renvoie à des situations bien connues : temps partiel subi, contrats discontinus, faibles volumes horaires, charges familiales élevées ou coût du logement.
Les indépendants occupent une position intermédiaire et fragile. Leur taux de pauvreté diminue de 0,8 point, à 18,4 %, mais reste très supérieur à celui des salariés. Leur niveau de vie médian progresse à peine, de 0,3 %, une évolution que l’Insee relie notamment à la montée continue des micro-entrepreneurs, dont les niveaux de vie sont en moyenne plus faibles.
Chômeurs, familles monoparentales, enfants : les angles morts de l’amélioration
La photographie sociale de 2024 laisse apparaître des lignes de fracture persistantes. Plus d’un tiers des chômeurs vivent sous le seuil de pauvreté : leur taux de pauvreté reste stable à 36,1 %. Leur niveau de vie médian progresse de 2,6 %, mais cette amélioration ne bénéficie pas aux plus modestes d’entre eux, dont le niveau de vie plafond recule légèrement.
Les familles monoparentales restent, elles aussi, très exposées. Leur taux de pauvreté baisse légèrement, de 34,3 % à 34,0 %, mais demeure à un niveau extrêmement élevé. Surtout, cette légère amélioration ne compense qu’une faible partie de la dégradation récente : entre 2022 et 2024, le taux de pauvreté des familles monoparentales a augmenté de 2,2 points, contre 0,9 point pour l’ensemble de la population.
La situation des enfants est tout aussi préoccupante. En 2024, 22,4 % des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté, soit une hausse de 0,5 point après une progression de 1,3 point en 2023. La pauvreté infantile prolonge ainsi une tendance défavorable, notamment après la fin des aides exceptionnelles mises en place en 2022, dont la non-reconduction a particulièrement touché les familles avec enfants.
Ces écarts disent beaucoup de la structure de la pauvreté française. Celle-ci ne se concentre pas seulement aux marges du marché du travail ; elle touche aussi des ménages insérés dans l’emploi mais fragilisés par leur composition familiale, leurs charges ou l’instabilité de leurs revenus.
La pauvreté reste à son plus haut niveau depuis 1996
Le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du niveau de vie médian, s’établit en 2024 à 1 337 euros par mois et par unité de consommation. Concrètement, cela représente 1 337 euros mensuels pour une personne seule, 2 005 euros pour un couple, auxquels il faut ajouter 401 euros pour chaque enfant de moins de 14 ans et 669 euros pour chaque enfant plus âgé.
En France métropolitaine, 9,8 millions de personnes vivant dans un logement ordinaire se situent sous ce seuil. Le taux de pauvreté reste stable à 15,4 %, son plus haut niveau depuis 1996. Cette stabilité peut surprendre, puisque les bas revenus ont progressé. Elle s’explique par le caractère relatif de l’indicateur : le seuil de pauvreté augmente avec le niveau de vie médian. Or, en 2024, le niveau de vie des ménages modestes a progressé à peu près au même rythme que la médiane. Si le seuil de pauvreté avait été maintenu en euros constants à son niveau de 2023, le taux de pauvreté aurait baissé de 0,8 point.
Autre signal préoccupant : l’intensité de la pauvreté augmente légèrement. La moitié des personnes pauvres disposent de moins de 1 074 euros par mois, soit un niveau de vie inférieur de 19,7 % au seuil de pauvreté. Autrement dit, la proportion de personnes pauvres ne s’accroît pas, mais l’écart entre les plus pauvres et le seuil de pauvreté se creuse un peu.
Les inégalités tirées par le haut de la distribution
C’est le point le plus sensible de l’étude : les inégalités n’ont pas diminué avec le retour d’un peu de pouvoir d’achat. Elles se sont même accentuées. L’indice de Gini, indicateur synthétique des écarts de niveau de vie, progresse pour la deuxième année consécutive et atteint 0,302, son niveau le plus élevé depuis 1996. Les 20 % les plus aisés captent 38,8 % de la somme des niveaux de vie, contre 8,4 % pour les 20 % les plus modestes. Le rapport entre ces deux masses de revenus atteint 4,62, un nouveau maximum.
Cette hausse des inégalités ne se lit pas uniquement dans l’écart entre les 10 % les plus modestes et les 10 % les plus aisés. Le rapport interdécile D9/D1 reste quasiment stable, à 3,48, car le premier décile progresse légèrement plus vite que le neuvième. Mais cet indicateur ne capture pas ce qui se passe tout en haut de la distribution. Or c’est précisément là que les niveaux de vie augmentent le plus fortement, notamment au-delà du neuvième décile, avec une progression de 1,9 % au 95e centile.
L’Insee souligne le rôle des revenus du patrimoine, en particulier des revenus financiers. Dans un contexte de taux encore élevés et de baisse de l’inflation, les placements ont offert des gains réels plus importants. Les ménages les mieux dotés en patrimoine financier en ont mécaniquement davantage profité. La France de 2024 est donc celle d’une amélioration générale des revenus, mais aussi d’une captation plus forte des gains par le sommet de l’échelle.
Une reprise qui ne résout pas la question sociale
Le millésime 2024 dessine ainsi une situation paradoxale. D’un côté, les ménages ont bénéficié d’une accalmie bienvenue après la poussée inflationniste. Le pouvoir d’achat médian se redresse, les retraites jouent leur rôle protecteur, les prestations sociales soutiennent les plus modestes et les salaires reprennent un peu d’air. De l’autre, la pauvreté reste installée à un niveau élevé, les enfants et les familles monoparentales demeurent particulièrement vulnérables, et les inégalités atteignent un record statistique.
La France sort donc de l’épisode inflationniste avec un pouvoir d’achat partiellement restauré, mais avec une hiérarchie sociale plus marquée. En 2024, les ménages modestes ont cessé de perdre du terrain. Ils n’en ont pas pour autant regagné suffisamment pour faire reculer la pauvreté. Quant aux plus aisés, ils continuent de bénéficier d’un double avantage : des revenus d’activité élevés et un patrimoine financier mieux rémunéré. C’est cette combinaison qui explique le paradoxe français de l’année : une amélioration moyenne, mais une société toujours plus inégale.
