Durant deux jours, la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution a examiné la situation des Outre-mer. Si les distributeurs restent soupçonnés de marges excessives et d’abus de position dominante, cette analyse est contestée par les représentants de l’IEOM et des OPMR, ainsi que par Stéphane Hayot, directeur général du groupe GBH. Selon eux, l’éloignement explique l’essentiel de l’écart de prix avec l’Hexagone, rappelant également que la « vie chère » relève avant tout de causes structurelles profondes. Retour sur deux journées animées.
Vie chère : les marges de la grande distribution en débat au Sénat

Les prix alimentaires sont en moyenne 40 % plus élevés en Outre-mer qu’en métropole, alimentant, de facto, la « vie chère ». Difficile, dès lors, pour la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution d’ignorer le sujet : les 15 et 16 avril 2026, elle s’est donc concentrée sur les territoires ultramarins.
Surendettement en hausse
Le premier jour, la commission a auditionné quatre spécialistes : Alexandre Gautier, directeur de l’Institut d’émission d’Outre-mer (IEOM) ; Patrick Plantard et Jocelyn Cavillot, présidents des observatoires des prix, des marges et des revenus (OPMR) aux Antilles-Guyane et à La Réunion ; ainsi que Christophe Girardier, président du cabinet Bolonyocté. Le lendemain, les sénateurs ont entendu trois dirigeants de GBH, principal distributeur alimentaire en Outre-mer, dont son directeur général Stéphane Hayot.
Alexandre Gautier a d’abord rappelé les graves conséquences sociales de la « vie chère ». Il a notamment souligné « une augmentation très significative des dossiers de surendettement en 2025 par rapport à 2024 », une tendance qui se prolonge en 2026.
« Chercher du côté des marges, c'est chercher au mauvais endroit »
Christophe Girardier estime que les marges des distributeurs ultramarins et leurs abus de position dominante sont la cause exclusive de ces prix élevés. Il pointe notamment les 4,6 % de bénéfices enregistrés par GBH en 2024. Selon lui, un encadrement plus strict du secteur suffirait à « régler le problème de la vie chère ».
Une étude de l’IEOM indique pourtant que les marges des distributeurs en Martinique sont comparables à celles observées dans l’Hexagone, où elles oscillent entre 1 et 3 %. Un récent rapport de l’Autorité de la concurrence confirme ce constat : elles atteignent en moyenne 1,2 % dans les hypermarchés martiniquais et sont même négatives (–1,4 %) dans les supermarchés.
Interrogé sur ce point, Stéphane Hayot a précisé que le résultat de 4,6 % – « très inférieur à la moyenne du CAC 40 » – concerne l’ensemble des activités du groupe. Dans la seule distribution alimentaire, la marge de GBH ne dépasse pas 2 %. « Chercher du côté des marges, c'est chercher au mauvais endroit », estime-t-il.
L’éloignement, facteur décisif de l’écart de prix
L’écart des prix, que le directeur général de GBH ne conteste pas, s’explique d’abord par le coût de l’éloignement. « Sur un produit importé, 17 % du prix correspondent à la logistique amont, 13 % à l'octroi de mer et 10 % à la logistique locale. Ces surcoûts représentent donc 40 % », détaille-t-il.
Dans son avis de février 2026, l’Autorité de la concurrence attribue les prix élevés en Martinique à « l’étroitesse du marché, une balance commerciale déséquilibrée avec une forte dépendance vis-à-vis de l’Hexagone, le poids de la fiscalité locale (TVA et octroi de mer) ou encore l’existence de frais d’approche importants ». Les représentants de l’IEOM et des OPMR aboutissent à des conclusions similaires pour l’ensemble des Outre-mer.
Patrick Plantard pointe également un effet pervers de l’octroi de mer. Principale source de recettes fiscales pour les collectivités locales, il rend leurs revenus dépendants du niveau des importations et n’incite pas à les réduire.
Quels leviers pour faire baisser les prix ?
La commission s’est également interrogée sur les moyens de faire baisser durablement les prix. Stéphane Hayot propose une continuité territoriale inspirée du modèle corse, avec « une prise en charge des frais d'approche pour les produits les plus consommés ». Il plaide également pour l’application de « tarifs exports » par les fournisseurs hexagonaux, une adaptation des normes pour commercer avec les territoires voisins et une réforme de l'octroi de mer.
Les représentants de l’IEOM et des OPMR invitent à renforcer la transparence de la grande distribution, voire à encadrer ses marges pour éviter les abus ponctuels. Jocelyn Cavillot et Christophe Girardier s’accordent sur l’utilité de limiter les parts de marché d’un distributeur ; le premier préconisant par ailleurs une réforme de l’octroi de mer.
Refonte du modèle économique ultramarin
Mais les représentants des instituts estiment surtout que ces enjeux ne sont qu’un aspect secondaire d’une question bien plus vaste. La vie chère dépasse largement le cadre de la grande distribution, et, au-delà, celui de cette commission d’enquête. Ils invitent donc l’État à s’attaquer à ses « causes structurelles ». Patrick Plantard cite plusieurs mesures de fond : « aider le développement du commerce en ligne, faciliter l'installation, réduire les coûts d'approvisionnement ».
Alexandre Gautier appelle, lui, à une refonte globale du système économique ultramarin, afin d’accélérer le développement de ces territoires. « Notre position au sein des instituts est qu'il existe un besoin crucial d'investissements, qu'il s'agisse des infrastructures de base comme l'accès à l'eau, de la modernisation des ports, des plateformes logistiques ou du réseau routier. Il est tout aussi essentiel de stimuler la concurrence, de mener une véritable réforme fiscale et de viser une souveraineté alimentaire et énergétique en développant les implantations régionales », conclut-il.