L’économiste russe Andreï Klepatch a quitté la banque VEB après douze années au cœur de cette institution publique de développement. Son départ, confirmé le 16 août, intervient juste après la diffusion de propos dans lesquels il jugeait la Russie mal placée pour soutenir une longue « guerre d’usure » économique face à l’Ukraine appuyée par l’Occident et avertissait d’un possible choc social.
Russie : l’économiste Andreï Klepatch critique la guerre et se fait limoger

Un départ dont les raisons ne sont pas commentées officiellement
Andreï Klepatch n’est plus l’économiste en chef de la banque russe VEB depuis le 16 août 2026. Pour comprendre la portée de cette actualité, il faut d’abord préciser ce qu’est VEB. L’institution, héritière de la Vnesheconombank soviétique, n’est pas une banque commerciale ordinaire destinée aux particuliers. VEB est une institution publique de développement utilisée par l’État russe pour soutenir de grands projets, des investissements et les priorités économiques nationales, à l'image de la Caisse des Dépôts en France. Le poste occupé par Klepatch le plaçait donc au cœur de l’appareil économique russe.
La raison officielle de son départ reste pourtant floue. Un porte-parole de VEB a confirmé au quotidien économique Vedomosti que Klepatch n’occupait plus ses fonctions, sans commenter le motif de la décision. La corporation a seulement annoncé qu’un successeur avait déjà été choisi. Klepatch lui-même a confirmé son départ au quotidien économique russe, là encore sans en expliquer les causes. En parallèle, The Bell affirme, sur la base de deux personnes connaissant l’économiste, que cette éviction est liée à son intervention de mai 2026. Une source du média assure même que le président de VEB, Igor Chouvalov, a pris la décision après un appel « venu d’en haut ». Cette dernière affirmation n’a pas été confirmée officiellement.
Andreï Klepatch, douze ans au cœur de la banque de développement russe
Le profil de l’économiste explique en partie le retentissement de l’affaire. Âgé de 67 ans, Andreï Klepatch n’est ni un commentateur extérieur au système ni un opposant politique devenu économiste. Il a passé une grande partie de sa carrière au sein de structures économiques étatiques. Entre 2004 et 2008, il dirigeait le département chargé des prévisions macroéconomiques au ministère russe du Développement économique. De 2008 à 2014, il a été vice-ministre, avant de rejoindre VEB.
Il occupait ainsi la fonction d’économiste en chef de VEB depuis 2014, soit environ douze ans au moment de son départ. Cette longévité est importante. Elle signifie que Klepatch a traversé à ce poste l’annexion de la Crimée, les premières sanctions occidentales, la pandémie, puis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine et la transformation profonde de l’économie russe qui a suivi. Son diagnostic ne venait donc pas d’un observateur découvrant les contraintes auxquelles Moscou est soumis.
Surtout, l’intervention qui a déclenché la controverse n’était pas une déclaration improvisée à la télévision. Klepatch avait présenté le 21 mai 2026 un exposé consacré à « l’économie de la Russie et aux défis géopolitiques » devant le Club Nikitski, un cercle de discussion réunissant notamment des économistes et des spécialistes. Le discours est resté relativement discret pendant plusieurs semaines. Il a changé de dimension lorsque The Moscow Times en a publié plusieurs passages le 14 août. Deux jours plus tard, Klepatch quittait VEB.
Ce calendrier nourrit les soupçons autour de son éviction, mais il ne permet pas, à lui seul, d’établir une instruction politique directe. Vedomosti rapporte toutefois qu’un proche de Klepatch associe son départ à ses appréciations particulièrement sévères de l’évolution économique et politique russe. De son côté, The Bell avance la même explication grâce à deux sources distinctes. Le fait établi demeure donc le départ ; son motif précis reste attribué à des sources médiatiques et non à une déclaration officielle de VEB.
Russie-Ukraine : ce que recouvre sa « guerre d’usure » économique
L’expression qui a attiré l’attention peut prêter à confusion. Andreï Klepatch ne prédisait pas nécessairement une défaite militaire russe sur le champ de bataille. Son raisonnement portait davantage sur une compétition économique, industrielle et technologique prolongée entre la Russie, d’un côté, et l’Ukraine soutenue par les pays occidentaux, de l’autre. Autrement dit, il s’interrogeait sur la capacité de Moscou à supporter durablement le coût d’une guerre qui mobilise des ressources considérables.
« Nous ne gagnerons pas la compétition dans cette guerre d’usure. Nous avons l’illusion que tout va s’effondrer là-bas. Cela ne s’est pas produit et cela ne se produira pas », a déclaré Andreï Klepatch dans son intervention, selon The Moscow Times le 14 août. Par « là-bas », l’économiste faisait référence à l’Ukraine. Son argument était que l’économie ukrainienne, bien que lourdement endommagée par la guerre, continuait de fonctionner grâce à une aide occidentale massive.
Son constat sur la Russie était lui aussi nuancé. Klepatch ne décrivait pas une économie sur le point de disparaître. Au contraire, il soulignait sa capacité de résistance aux sanctions. Mais cette résistance, selon lui, ne devait pas être confondue avec une victoire économique. Il estimait que les coûts s’accumulaient : investissements en baisse, difficultés dans plusieurs secteurs civils, retard technologique et pertes croissantes provoquées par les frappes ukrainiennes contre des infrastructures portuaires, pétrolières, gazières, chimiques ou logistiques, peut-on lire dans les passages de son discours rapportés par The Moscow Times.
La question centrale est donc celle de la durée. D’après The Bell, Klepatch estimait que la croissance du PIB russe pourrait être limitée à 1 à 1,5% en 2027. Dans un scénario où se prolongeraient la guerre, les sanctions ainsi que des politiques monétaire et budgétaire rigoureuses, il jugeait également difficile pour l’économie russe de retrouver durablement une croissance supérieure à 2 à 2,5% par an.
Ce ralentissement est crucial dans son analyse parce qu’une guerre longue ne se gagne pas seulement avec la production militaire du moment. Elle dépend aussi de la capacité d’un pays à renouveler ses infrastructures, développer ses technologies, financer ses entreprises, maintenir le niveau de vie et éviter que les dépenses liées au conflit n’affaiblissent trop fortement les secteurs civils. Klepatch considérait précisément que la Russie risquait de perdre progressivement cette compétition relative face à des économies disposant d’une base technologique et financière plus large.
Andreï Klepatch alerte sur un risque de crise sociale en Russie
Le second volet de son intervention était encore plus sensible. L’économiste ne voyait pas seulement un problème de croissance. Il redoutait que l’accumulation de tensions économiques finisse par produire une crise sociale difficile à anticiper. « Je crois que la Russie ne s’effondrera pas, mais je suis presque certain que nous arriverons à une crise sociale », a déclaré Andreï Klepatch.
Cette formulation mérite là encore d’être replacée dans son contexte. Il ne donnait aucune date précise pour cette crise et ne prévoyait pas un effondrement automatique de l’État russe. Il expliquait au contraire que l’économie pourrait continuer à fonctionner. Le danger résidait, selon lui, dans une dégradation lente : perte de terrain technologique, faiblesse de certains revenus, problèmes d’inégalité, pensions progressant moins rapidement que les salaires et perception d’une détérioration de certains services publics, notamment dans la santé.
The Insider rapporte qu’au cours de son exposé, Klepatch avait notamment cité une progression de seulement 0,6% des revenus réels disponibles dans son diagnostic de la situation de 2026. Il soulignait également le recul des revenus de petites et moyennes entreprises ainsi que la fin de l’amélioration observée auparavant sur certains indicateurs d’inégalité. Ces données faisaient partie de son argumentaire sur les fragilités sociales ; elles n’impliquent pas, à elles seules, qu’une crise soit inévitable.
Pour illustrer le caractère imprévisible de tels basculements, l’économiste avait évoqué la révolution de Février 1917 et la dislocation de l’Union soviétique en 1991. Là encore, le parallèle est politique autant qu’économique : Klepatch ne disait pas que la Russie actuelle suivrait mécaniquement le même chemin. Il insistait plutôt sur le fait que les systèmes peuvent accumuler longtemps des déséquilibres avant qu’un événement ou une succession de chocs n’en révèle brutalement la profondeur.
Sa thèse se résumait ainsi à une distinction importante. La Russie possède, selon lui, suffisamment de ressources pour éviter un effondrement économique classique. En revanche, cette capacité de survie ne garantit ni une croissance élevée, ni un rattrapage technologique, ni la stabilité sociale sur le long terme. C’est cette combinaison entre résilience immédiate et affaiblissement relatif qui rendait son diagnostic particulièrement sévère.
Une banque publique face à un débat devenu politique en Russie
Le départ de Klepatch prend dès lors une dimension qui dépasse une simple rotation de personnel. VEB occupe une place particulière dans le système économique russe : c’est une institution directement liée aux priorités de développement de l’État. Entendre son économiste en chef expliquer publiquement que la Russie risque de perdre une compétition d’usure avec l’Ukraine et l’Occident crée nécessairement une tension entre l’analyse technique d’un expert et la communication attendue d’une structure publique.
Vedomosti rapporte d’ailleurs qu’une source proche de VEB rappelle que les positions de Klepatch sur de nombreux sujets politiques, sociaux et économiques étaient considérées comme ses opinions personnelles et ne correspondaient pas nécessairement à celles de la corporation. Le quotidien ajoute qu’il menait depuis longtemps une activité analytique relativement autonome. Cette précision est essentielle : son discours ne constituait donc pas une prévision officielle de VEB.
Pour autant, le timing nourrit la controverse. Les propos datent du 21 mai. Ils deviennent largement visibles dans les médias russophones après la publication de The Moscow Times le 14 août. The Bell relaie ensuite, le 16 août, le départ de l’économiste et le lie directement à cette prise de parole. Le même jour, Vedomosti obtient la confirmation de VEB et de Klepatch lui-même. En quelques dizaines d’heures, une analyse économique vieille de près de trois mois devient ainsi une affaire politico-économique nationale.
La corporation a seulement confirmé qu’il n’était plus économiste en chef et qu’un successeur avait déjà été choisi. Klepatch, lui, n’a pas publiquement expliqué les raisons de son départ. Ce silence laisse coexister deux niveaux d’information : d’un côté, un changement de fonction établi et confirmé ; de l’autre, une éviction politique alléguée par plusieurs sources médiatiques proches du dossier, sur fond de débat de plus en plus sensible sur le coût économique de la guerre en Ukraine.
