Marché du tabac : la bataille des chiffres

Entre les alertes alarmistes de l’industrie sur une contrebande galopante et les diagnostics beaucoup plus mesurés de l’administration des douanes, le marché du tabac fait l’objet d’une intense guerre des chiffres. Derrière ce duel statistique se joue un enjeu éminemment politique : l’avenir de la fiscalité de santé publique.

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By La rédaction Published on 24 août 2026 14h06
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En 2023, le tabac a provoqué plus de 68.000 décès prématurés en France. - © Economie Matin
53,6%En 2025, 53,6 % des cigarettes consommées en France auraient été achetées en dehors du réseau des buralistes

C’est un chiffre conçu pour peser dans le débat public. Publiée en juin, la vingtième édition du rapport KPMG, commanditée par Philip Morris International (PMI), dresse un constat sévère : en 2025, 53,6 % des cigarettes consommées en France auraient été achetées en dehors du réseau des buralistes. Le cigarettier évalue le manque à gagner pour l'État à 10,4 milliards d'euros et affirme que l'Hexagone concentre à lui seul près de 40 % des volumes illicites européens. Un argument massue, activement relayé par la Confédération des buralistes, pour imposer une idée fixe : la hausse de la fiscalité nourrit directement un marché parallèle incontrôlable.

Un récit statistique contesté

Pourtant, la méthodologie du cabinet présidé par Marie Guillemot est régulièrement pointée du doigt sur cette étude annuelle. L'entreprise de conseil prend d'ailleurs soin de s'en dédouaner dans son avant-propos, rappelant qu'elle n'établit pas la fiabilité des sources ayant « établi des suppositions sans vérification indépendante ». Ce qui les amène à conclure : « KPMG LLP n’assume aucune responsabilité et n’acceptera aucune responsabilité concernant le présent Rapport ». Une formulation qui interroge, la réputation de la structure d'audit étant normalement utilisée pour s'assurer de la crédibilité des données. Une frilosité soulignée par les associations de santé publique, comme Contre-Feu (ancien ACT), ou encore le Comité national contre le tabagisme (CNCT), qui dénonce l'usage de ce label comme un « outil de communication et de pression sur les pouvoirs publics ».

Sur le plan technique, le rapport repose essentiellement sur le ramassage de paquets vides dans l'espace public. Or, les associations le martèlent, un paquet sans timbre français n'est pas obligatoirement illicite. Il peut s'agir de la consommation d'un touriste ou, le plus souvent, d'un achat transfrontalier légal réalisé par un résident. En amalgamant achats transfrontaliers, contrebande et contrefaçon, le document tend mécaniquement à maximiser l'ampleur de la criminalité.

Le diagnostic contrasté des douanes

À l'automne dernier, l'étude TAFE, menée par des universitaires indépendants pour la Direction générale des douanes (DGDDI) et la Mildeca, a d'ailleurs livré une réalité bien différente. S'appuyant sur la méthode de l'écart fiscal recommandée par l'Union européenne, elle évalue à 17,7 % la part du marché échappant à la fiscalité nationale en 2023 (environ 8 081 tonnes).

Si le manque à gagner reste conséquent (4,3 milliards d'euros), la structure de ce marché parallèle n'a rien de la grande criminalité brandie par les fabricants : l'écrasante majorité (6 863 tonnes) relève des achats transfrontaliers. Les dynamiques dans les départements transfrontaliers confirment cette tendance. Entre 2016 et 2023, les volumes ont chuté de plus de 45 % dans les Pyrénées-Atlantiques ou la Moselle, contre moins de 25 % hors des zones frontalières. Les trafics locaux, eux, ne représentent qu'environ 366 tonnes. Un volume qui interroge toutefois quant à la prise en compte précise des marchés de rue et des ventes par messageries instantanées ou réseaux cryptés sur internet (Snapchat, Télégram…)

L'équation politique de Bercy

Pour les associations de santé, cette focalisation de l'industrie sur la « contrebande » sert surtout à occulter ses propres responsabilités. Le CNCT pointe ainsi les stratégies de sur-approvisionnement délibéré menées par les cigarettiers. Au Luxembourg, les volumes livrés représentent une moyenne de 21,5 cigarettes par jour et par habitant, dont 88 % finissent par alimenter les achats transfrontaliers.

Si le Parlement s'est bien saisi du rapport des douanes pour adopter à l'unanimité la proposition de résolution européenne (PPRE) du député Frédéric Valletoux, pour « lutter contre le commerce illicite de tabac », le ministère du Budget, pris en étau, observe lui ce duel statistique en silence. Affirmer publiquement la pertinence de l'étude douanière obligerait l'exécutif à assumer les limites du système européen de contrôle de la distribution du tabac et son incapacité à juguler le commerce parallèle en France. Surtout, Bercy doit ménager la Confédération des buralistes, qui s'appuie sur le rapport KPMG pour négocier des aides publiques. Une victoire pour l'industrie : ses propres données financées sur fonds privés sont opposées aux statistiques de l'État, réussisant à s'imposer comme argument légitime, permettant aux cigarettiers de remettre en question et critiquer les données officielles de l'administration française, le tout traité comme une simple controverse d'experts. Faute d'arbitrage clair entre ces deux visions, la persistance de ce dialogue de sourds permet pour l'instant à l'État d'éluder le véritable débat budgétaire, un statu-quo propice aux affaires des industriels,

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