Fibre Excellence : la préfecture somme le liquidateur de sécuriser d’urgence l’usine de Tarascon

L’usine Fibre Excellence de Tarascon, placée en liquidation judiciaire fin juillet, fait face à une crise sécuritaire majeure. La préfecture a sommé le liquidateur de rétablir d’urgence les systèmes de défense incendie après un déversement de 50 m³ de liqueur noire, tandis que le gouvernement rejette une nationalisation temporaire.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 4 septembre 2026 14h42
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Fibre Excellence : la préfecture somme le liquidateur de sécuriser d’urgence l’usine de Tarascon - © Economie Matin

Un site Seveso en péril après la liquidation judiciaire

L'usine de pâte à papier Fibre Excellence de Tarascon traverse une crise sécuritaire sans précédent. Placée en liquidation judiciaire le 29 juillet dernier, cette installation classée Seveso seuil bas fait désormais face à des risques majeurs d'incendie et de pollution du Rhône. Dans un arrêté de cinq pages transmis au liquidateur judiciaire début septembre, la préfecture des Bouches-du-Rhône tire la sonnette d'alarme : "La sécurité du site, des personnes qui s'y trouvent et de son environnement n'est plus correctement assurée", peut-on lire dans le document consulté par l'AFP.

Cette situation critique résulte d'une décision contestée du liquidateur qui, début septembre, a ordonné l'arrêt de certaines installations électriques, entraînant la mise à l'arrêt partiel du système de défense incendie et de la station d'épuration. Selon les informations relayées par France Bleu Provence et confirmées par les services préfectoraux, cette interruption intervient dans un contexte particulièrement préoccupant : le site abrite encore onze tonnes de matériaux inflammables, incluant du bois, du peroxyde d'hydrogène, du propane et du fioul lourd.

Un déversement accidentel qui révèle les failles du dispositif

Le 1er septembre, un incident a brutalement mis en lumière les défaillances du système de sécurité. Cinquante mètres cubes de liqueur noire – un sous-produit toxique du processus de fabrication de la pâte à papier – se sont déversés accidentellement dans une zone de rétention, tandis que six mètres cubes supplémentaires ont contaminé la station d'épuration, selon l'arrêté préfectoral. Cet événement, survenu dans une usine située en bordure du Rhône, fait craindre une catastrophe environnementale d'ampleur si les mesures correctives ne sont pas rapidement appliquées.

Face à cette urgence, l'autorité administrative a enjoint le liquidateur de redémarrer immédiatement l'ensemble des éléments de sécurité critiques. Une inspection menée par la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) était programmée ce vendredi 4 septembre pour vérifier la mise en conformité. En cas de manquement, le liquidateur s'expose à des sanctions financières pouvant atteindre 45 000 euros, auxquelles s'ajouteraient 4 500 euros par jour de retard.

Les ex-salariés écartés malgré leur expertise

Jusqu'à fin août, une quarantaine de salariés parmi les 270 que comptait l'usine assuraient des permanences vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour garantir la sécurité du site. Leur mission a pris fin avec l'expiration de leurs contrats, au grand dam des organisations syndicales qui réclament désormais leur réassociation aux opérations de sécurisation. "Le liquidateur judiciaire n'en fait qu'à sa tête et s'obstine, quitte à mettre en danger les personnes", dénonce Jean-Michel Bulinge, délégué syndical CGT et technicien de maintenance depuis près d'une décennie, dans des propos rapportés par l'AFP.

Cette tension illustre le paradoxe d'une situation où les personnes les mieux formées à la gestion des risques spécifiques du site se trouvent exclues du processus de sécurisation. Les syndicats pointent l'absurdité d'une gestion purement comptable qui négligerait les impératifs techniques d'une installation industrielle aussi sensible. L'expertise accumulée par ces travailleurs constitue pourtant un atout irremplaçable dans un contexte où chaque manipulation requiert une connaissance approfondie des installations.

Le gouvernement ferme la porte à une nationalisation temporaire

Sur le plan politique, la crise de Fibre Excellence a ravivé le débat sur le rôle de l'État dans le sauvetage des industries en difficulté. Le 2 septembre, Carole Delga, présidente de la région Occitanie, a proposé une nationalisation temporaire de l'entreprise, accompagnée d'un délai supplémentaire de trois à quatre mois pour identifier un repreneur potentiel. Cette suggestion visait également à préserver l'usine de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, dont le sort devait être examiné par le tribunal de commerce de Toulouse le 8 septembre.

Toutefois, cette proposition s'est heurtée à une fin de non-recevoir du gouvernement. Interrogé le 3 septembre lors de l'émission "Les 4 Vérités" sur France 2, Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l'Industrie, a exprimé ses réserves : "Je ne suis pas sûr que ce soit la solution la plus pertinente". Le ministre a rappelé que l'État avait déjà consenti des dizaines de millions d'euros d'aide publique depuis 2020.

L'agonie d'un secteur industriel stratégique

Au-delà du cas spécifique de Tarascon, c'est toute la filière française de la pâte à papier qui vacille. Fibre Excellence possédait les deux dernières grandes fabriques du pays, employant environ 700 salariés au total. Placée en redressement judiciaire fin avril 2026, l'entreprise n'aura survécu que trois mois avant de basculer en liquidation. Cette trajectoire témoigne des difficultés structurelles d'un secteur confronté à la concurrence internationale et à la transition numérique qui réduit la demande en papier graphique.

La disparition progressive de cette capacité industrielle pose des questions stratégiques en termes de souveraineté économique et d'approvisionnement. La France se retrouverait privée de toute production significative de pâte à papier, devenant ainsi totalement dépendante des importations pour des secteurs aussi variés que l'emballage, l'édition ou encore l'industrie pharmaceutique qui utilise la cellulose purifiée.

Entre urgence environnementale et impasse économique

La situation actuelle de l'usine de Tarascon cristallise la superposition de deux temporalités contradictoires. D'un côté, l'urgence sécuritaire commande des interventions immédiates pour prévenir tout risque d'incendie ou de pollution du fleuve. De l'autre, la logique de liquidation judiciaire impose une réalisation méthodique des actifs et un traitement ordonné des créances. Cette tension entre court terme et moyen terme complique singulièrement la tâche du liquidateur, pris entre obligations réglementaires et contraintes budgétaires.

Les prochains jours s'annoncent décisifs. L'inspection de la Dreal du 4 septembre constituera un test de conformité dont les résultats pourraient déboucher sur un contentieux administratif si les mesures prescrites n'ont pas été appliquées. Parallèlement, l'examen du dossier de Saint-Gaudens le 8 septembre dessinera les contours définitifs du démantèlement industriel. Dans ce contexte, la question de la responsabilité juridique et financière du liquidateur face aux obligations spécifiques d'une installation Seveso pourrait faire jurisprudence, notamment concernant le rang des créances environnementales dans la hiérarchie des dettes à honorer.

Alors que les riverains scrutent avec inquiétude l'évolution de la situation, l'avenir de ce site industriel emblématique reste suspendu à des arbitrages qui dépassent largement le cadre local. Entre sécurité immédiate, enjeux sociaux et viabilité économique, le dossier Fibre Excellence illustre les dilemmes auxquels sont confrontées les autorités face au déclin d'industries autrefois florissantes mais désormais fragilisées par les mutations de l'économie contemporaine.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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