Nutri-Score : Yuka dénonce le lobby de l’industrie agroalimentaire

Depuis plus de dix ans, l’industrie agroalimentaire déploie sept tactiques coordonnées pour affaiblir le Nutri-Score et l’application Yuka. Un livre blanc publié le 7 septembre 2026 par Yuka et les scientifiques Serge Hercberg et Mathilde Touvier documente ces stratégies dont le coût réel reste opaque mais dont les répercussions financières structurent les choix des multinationales.

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By La rédaction Published on 8 septembre 2026 8h21
Nutri-score : des produits plus sains parfois moins chers
Nutri-Score : Yuka dénonce le lobby de l’industrie agroalimentaire - © Economie Matin
800 EUROSL'alimentation pour une famille de 4 personnes coûte 800 euros en moyenne par mois.

Depuis plus d'une décennie, l'industrie agroalimentaire orchestre une stratégie économique pour affaiblir le Nutri-Score et l'application Yuka. Un livre blanc, publié le 7 septembre 2026, révèle sept tactiques de lobbying dont l'impact financier reste flou mais guide les décisions stratégiques des multinationales. Julie Chapon, cofondatrice de Yuka, avec les scientifiques Serge Hercberg et Mathilde Touvier, explique comment ces tactiques visent à protéger les marges sur des produits à la composition nutritionnelle discutable.

Une décennie de confrontation économique

Ce conflit a commencé en janvier 2014 avec le Rapport Hercberg qui proposait le logo Nutri-Score, alors appelé 5C. Quelques mois plus tard, l'Association nationale des industries alimentaires (ANIA) critiquait le système comme « simpliste » et basé sur « un code couleur ». Le livre blanc publié récemment montre que cette position n'a jamais changé. Dès 2014, l'ANIA s'opposait systématiquement à cet étiquetage nutritionnel.

Les enjeux financiers du Nutri-Score

Le Nutri-Score classifie les produits de A à E selon leur qualité nutritionnelle. Les produits ultra-transformés, souvent mal notés, sont plus rentables que les produits frais en raison de leur longue conservation et de coûts de production bas. Cette transparence modifie les comportements d'achat, et les industriels craignent que les consommateurs ne se tournent vers des produits mieux notés, ce qui réduirait les ventes des gammes les plus lucratives. Au-delà de l'image de marque, ce phénomène affecte directement les revenus et la structure des produits des multinationales.

L'Evolved Nutrition Label : la réponse des multinationales

En 2017, alors que la France adoptait le Nutri-Score, six multinationales ont lancé l'Evolved Nutrition Label. Mondelez, Nestlé, Mars, Unilever, Coca-Cola et PepsiCo ont investi dans un système concurrent moins contraignant. Le coût de ce label n'a jamais été divulgué, mais il vise à créer la confusion pour réduire l'impact du Nutri-Score. En multipliant les référentiels, la lisibilité pour le consommateur est affaiblie, retardant l'adoption d'un standard unique et préservant les équilibres commerciaux.

Les tactiques de lobbying révélées par Yuka

Le livre blanc recense sept méthodes d'influence coordonnées. Parmi elles : discréditer les outils, créer des systèmes concurrents, financer des contre-études, recourir aux fédérations professionnelles, engager des procédures judiciaires, exercer du lobbying auprès des parlementaires et mener des campagnes médiatiques. « Nous avons réalisé, avec Serge Hercberg et Mathilde Touvier, que nous subissions les mêmes pressions », a confié Julie Chapon au Parisien. Ces tactiques engendrent des coûts liés à la communication, aux honoraires d'avocats, au financement de laboratoires privés et aux salaires des lobbyistes.

Créer le doute : investir dans la confusion

La première tactique remet en question la légitimité scientifique du Nutri-Score. Les industriels financent des voix publiques contestant l'algorithme ou ses limites présumées. Le président de l'interprofession du Roquefort a déclaré : « On vit une drôle d'époque où la complexité, la nuance ont rarement leur place. » Le but est de semer le doute, ralentissant l'adoption réglementaire et maintenant un statu quo favorable aux produits mal notés.

Financement de contre-études

Les industriels commanditent des études à des laboratoires privés ou institutions académiques qu'ils financent. En 2025, une série d'articles dans The Lancet montre l'obstruction des politiques de santé publique par le lobbying, le financement de contre-science et les recours judiciaires. Le coût d'une étude scientifique peut atteindre plusieurs millions d'euros selon son ampleur. Ces investissements visent à créer des controverses exploitables médiatiquement et politiquement.

Utilisation des fédérations et des tribunaux

Au lieu d'une opposition directe, les multinationales délèguent aux fédérations professionnelles comme l'ANIA. Une opposition directe nuirait à leur image. Les fédérations mènent les recours juridiques, organisent des campagnes de communication et négocient avec les autorités. Les procédures judiciaires, coûteuses, retardent l'adoption de réglementations contraignantes et préservent des milliards d'euros de chiffre d'affaires annuels.

Les budgets opaques du lobbying agroalimentaire

Les montants investis dans ces stratégies sont largement opaques. Aucune des six multinationales impliquées dans l'Evolved Nutrition Label n'a révélé le budget pour ce système concurrent. Les dépenses de lobbying auprès des institutions européennes sont partiellement déclarées, souvent sous-estimées. Les coûts indirects, comme le financement d'études via des fondations ou des chaires, échappent à la transparence. Cependant, les moyens déployés depuis plus de dix ans indiquent des investissements massifs, justifiés par la protection de marchés européens valant des dizaines de milliards d'euros. L'Équipe de Recherche en Épidémiologie Nutritionnelle (EREN) a validé scientifiquement le Nutri-Score, mais les industriels continuent d'investir pour limiter sa portée réglementaire.

Nestlé, Mondelez, Mars : les acteurs de l'Evolved Nutrition Label

Les six multinationales derrière le label concurrent représentent collectivement des centaines de milliards de dollars en capitalisation boursière. Nestlé affirme avoir intégré le Nutri-Score dans son étiquetage et soutient un affichage obligatoire harmonisé en Europe, selon Ouest-France. Ce revirement masque une réalité économique : tant que l'harmonisation n'est pas en place, les industriels profitent d'un flou réglementaire leur permettant de choisir où afficher le logo. Mondelez, Mars et les autres maintiennent une adaptation minimale, appliquant le Nutri-Score uniquement sous la pression réglementaire ou commerciale.

Affichage obligatoire vs volontaire : un débat crucial

Le caractère volontaire de l'affichage nutritionnel est au cœur du conflit. Un système obligatoire mettrait tous les produits sur un pied d'égalité, y compris les moins bien notés. Un système volontaire permet de sélectionner les produits à mettre en avant, valorisant les mieux notés et éclipsant les autres. Yuka et les scientifiques demandent un affichage obligatoire harmonisé en Europe. L'enjeu dépasse la santé publique : il redéfinit les règles de la concurrence et la hiérarchie des produits en magasin. Un affichage obligatoire modifierait structurellement les parts de marché, favorisant les acteurs capables de reformuler rapidement leurs gammes ou de valoriser des produits naturellement bien notés. Le lien entre l'obésité et les stratégies industrielles est de plus en plus documenté, accentuant la pression sur les multinationales.

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