Trois ans après son instauration, la « contribution exceptionnelle » sur les grandes entreprises n'a toujours pas disparu. Sébastien Lecornu promet une baisse. Mais promettre, c'est bien. Tenir, c'est mieux. Et en attendant, les entreprises françaises continuent de trinquer.
12 milliards €
C'est l'ordre de grandeur du rendement cumulé de la surtaxe « exceptionnelle » sur les bénéfices des grandes entreprises depuis son instauration — une ponction qui devait être temporaire.
Exceptionnelle, vraiment ?
Il faut avoir le sens de l'humour pour appeler « exceptionnelle » une taxe qui dure depuis plusieurs exercices budgétaires et qu'on reconduit allègrement d'une loi de finances à l'autre. Mais c'est précisément ce que fait le gouvernement avec cette contribution sur les grandes entreprises, imaginée dans la panique d'un déficit dérapant. Sébastien Lecornu, trois semaines avant la présentation du budget 2027, convoque les chefs d'entreprise pour leur promettre que cette surtaxe va baisser. Pas disparaître — baisser. Nuance capitale.
Force est de constater que cette méthode est devenue un classique bien français : on crée un impôt en urgence, on jure qu'il est temporaire, puis on le pérennise en l'habillant de promesses de réduction progressive. La TVA sur les services de restauration, le forfait social, la C3S — la liste des taxes « provisoires » qui ont survécu à leurs créateurs est longue comme un bras. La surtaxe sur les grandes entreprises est en train de rejoindre ce panthéon peu glorieux.
Ce qui est particulièrement frappant, c'est le moment choisi pour cette opération de communication. L'économie française est sous pression, un nouveau déficit vient d'apparaître dans les comptes de juillet, et la charge de la dette enfle à mesure que les taux remontent. Dans ce contexte, rassurer les entreprises avec une promesse de « baisse » plutôt qu'une suppression, c'est offrir un sparadrap à un patient qui saigne.
Ce que nos voisins font, et que nous refusons de faire
Pendant ce temps, l'Allemagne, les Pays-Bas, et la Suisse continuent d'afficher des taux d'imposition sur les sociétés compétitifs, des charges sociales maîtrisées et surtout une lisibilité fiscale que nos entrepreneurs nous envient. Je pense que c'est là le vrai sujet qu'on évite soigneusement à Bercy : ce n'est pas tant le niveau de l'impôt qui tue la compétitivité française, c'est son instabilité permanente.
Un dirigeant d'entreprise qui établit un plan d'investissement sur cinq ans ne peut pas construire sur du sable mouvant fiscal. Or, depuis dix ans, la France a multiplié les à-coups : suppression de la taxe d'habitation (bien), remplacement par une hausse de la taxe foncière chez certaines collectivités (moins bien), contribution exceptionnelle (mauvais), promesse de baisse (on verra). Cette imprévisibilité a un coût économique réel, que personne ne comptabilise dans les statistiques officielles : c'est le coût des investissements différés, des créations d'emploi avortées, des sièges sociaux délocalisés vers Amsterdam ou Zurich.
Le mur de la dette, et la facture qui arrive
Le Figaro révèle ce matin qu'un nouveau déficit a basculé dans le rouge en juillet, sur fond de hausse des taux et de charge d'intérêt croissante. Pendant qu'un économiste du Monde propose tranquillement d'inventer un nouvel impôt « sans effet pervers » — comme si une telle créature avait jamais existé —, la réalité des comptes publics s'impose avec brutalité.
La France dépense chaque année davantage qu'elle ne produit de richesse nouvelle. La solution n'est pas dans un énième impôt « bien conçu », elle est dans la réduction structurelle d'une dépense publique qui représente près de 57 % du PIB — record quasi-absolu en Europe. Lecornu peut promettre ce qu'il veut aux chefs d'entreprise. Tant que l'État ne se réforme pas lui-même, ce sont les entreprises qui paieront l'addition. Comme toujours.

